Les Mains dans les poches : Édouard Louis, L’effondrement

Édouard Louis, L'effondrement © éditions Points (détail de la couverture)

L’effondrement d’Édouard Louis est un livre pluriel, la narration juxtaposant et entremêlant le commun, le plus banal, le social, et une forme d’étrangeté – étrangeté de l’autre, étrangeté de soi.

La narration concerne le frère, la mort du frère qui est dite dès la première ligne. Le roman est construit comme un ensemble de cercles ou de lignes qui s’approchent ou s’éloignent à la fois de cette mort et du frère lui-même, du rapport entre celui-ci et le narrateur-auteur, entre différents membres de la famille, chacun et chacune ayant une place mais parfois mobile, moins clairement avérée que celle d’autres. Si L’effondrement concerne de manière évidente le frère, il est composé selon une logique des relations qui englobe un monde, un microcosme qui est en même temps lui-même et l’indice d’un monde plus large – social, politique, ou bien plus énigmatique.

S’il s’agit d’écrire au sujet de la mort du frère, il s’agit autant d’écrire sur soi, de se regarder soi-même dans cette mort, dans le rapport au frère qui fonctionnent comme un miroir dans lequel on s’aperçoit, on s’entraperçoit, et où parfois on se perd, où on ne voit plus rien ni de l’autre ni de soi.

La mort du frère étant dite dès le début du livre, le récit qui par la suite est fait de sa vie, de ses relations, de son caractère, est celui d’une vie dont le lecteur sait qu’elle est également celle d’un mort, que le vivant dont il est question est mort, le récit de sa vie devenant alors indissociable de la mort : un vivant qui est en même temps – dans la temporalité du récit – un mort. Cette double dimension du personnage du frère crée une forme de dédoublement, d’étrangeté : ses gestes, ses paroles, ses actes qui sont ceux d’un vivant se superposent au cadavre d’un mort. Il ne s’agit pas uniquement de se souvenir, de faire un récit rétrospectif et factuel, le livre n’étant pas seulement biographique – il s’agit de produire ce sentiment d’étrangeté, de construire le personnage par cette double dimension, et de créer le trouble qui accompagne la lecture de cette vie, la difficulté à l’identifier de manière univoque, claire.

Sans doute, cette construction est-elle liée à l’idée que cette mort très jeune est, comme une sorte de destin, impliquée par la vie du frère : n’était-il pas prévisible qu’il meure aussi jeune ? Du fait de son destin social, de son mode de vie – alcoolisme, violence physique et psychique – que pouvait être l’horizon le plus proche de son existence sinon la mort ? Mais permettre par le récit que cette vie soit aussi doublée de sa mort, c’est sortir des limites du biographique, du portrait individuel appuyé sur la mobilisation de la sociologie (le fait individuel relève de faits sociaux), pour rendre possible une dimension esthétique : permettre la sensation de l’étrangeté du frère, permettre d’être affecté par cette étrangeté.

Celle-ci le définit dans son ensemble, en tout cas tel que sa vie est ici écrite : l’ambivalence, le caractère énigmatique et difficilement cernable de son identité structurent ce qui est écrit de lui – à la fois aimant et violent, à la fois serviable, doux, et destructeur des autres et de soi, à la fois à la recherche de liens, de relations, et les fuyant, les détruisant, à la fois voulant vivre et s’obstinant à faire en sorte de mourir. Le récit qui est fait du frère vise à troubler l’identité, la reconnaissance, à le montrer comme une sorte d’énigme, un être que l’on ne connaît pas réellement car les conditions habituelles de la reconnaissance sont mises en échec.

Bien qu’il soit mort dès le début du roman, le portrait qui est fait du frère est le portrait d’un être vivant et qui veut vivre, qui s’efforce de vivre, de continuer à vivre encore. Sa vie est comme celle d’un animal prisonnier d’une cage trop étroite, étouffante, mortelle, un piège dans lequel le vivant se débat comme il le peut, le plus possible (« […] c’est la dimension de ses rêves, et le désajustement entre leur dimension et toutes les impossibilités qui ont formé sa vie […], je crois que ce sont toutes ces contradictions qui l’ont rendu si malheureux »). La vie du frère est une existence tendue vers une vie qui est pourtant empêchée, une existence qui aurait pu être autre, plus vivante, qui s’épuise dans l’effort vers cette vie plus haute, et qui meurt.

Le frère meurt comme meurt un animal, c’est-à-dire seul, n’importe où, sans que cela ne change rien au cours du monde, parce que la vie, un jour, est épuisée et cesse. Rien de glorieux, d’héroïque, rien de grandiosement métaphysique, de pompeusement humain. Une vie cesse, une vie meurt, c’est tout. C’est aussi l’énigme de cette mort qu’écrit Édouard Louis : non pas que la mort du frère soit mystérieuse, c’est qu’elle correspond à l’étrangeté de ce qu’est la mort, à savoir rien, à savoir le plus banal, le plus vide là où on attendrait habituellement du sens, de la signification, la réalisation de quelque chose, la fin d’une existence dont on pourrait faire le récit.

Faire de la mort du frère une mort similaire à celle d’un animal que l’on trouve mort dans un coin n’est pas du tout négatif ni haineux mais serait au contraire, sans doute, l’approche la plus sensible et la plus forte de cette mort, celle qui rend possible l’affect le plus intense, la douleur sans réponse, la sidération dont on ne sort pas. C’est créer cette mort comme énigme – faire de la mort une énigme sans solution existante ni à chercher. C’est créer l’étrangeté de la mort, l’étrangeté de ce fait qu’est la mort et qui nous sidère, face auquel nous ne reconnaissons rien puisqu’il n’y a rien à reconnaître : une vie cesse, de la vie cesse, c’est tout. Une vie se débat puis s’arrête. Et cela s’accompagne de l’affect le plus fort, hors des mots, hors du récit, hors de soi (« J’imagine mon grand frère, seul, dans la nuit, conscient de sa propre mort à venir, sans langage pour le dire, la mort comme un flot noir et fantomatique entrer à l’intérieur sa bouche. Comme un vomissement inversé »).

Le frère est une énigme, la mort est une énigme – et me regarder dans ces énigmes me transforme moi-même en une réalité que je ne reconnais pas, dont les contours sont flous, dont l’identité paraît moins évidente. Dans le livre d’Édouard Louis, le plus proche peut être le plus lointain, en tout cas peut apparaître comme de l’inconnu, une chose face à laquelle on ne sait pas, face à laquelle on ne se reconnaît plus.

La famille, par exemple, supposée être le plus proche peut vous rejeter, vous haïr, peut être le lieu d’une grande distance (« C’est un phénomène que j’ai souvent observé dans les familles : elles veulent alternativement vous aider et vous noyer »). Il en va de même, dans le récit, entre le narrateur et le frère : qui est ce frère si ambivalent ? et qui suis-je tel que j’existe dans le rapport au frère ? Ce sont des questions qui traversent L’effondrement, un des enjeux du livre étant aussi de se chercher soi-même, de viser sa propre identité à partir du rapport au frère.

À l’intérieur de ce rapport, du fait de ce rapport, l’auteur-narrateur se perd de vue, ne sait plus précisément ce qu’il ressent ou pourrait ressentir, ce qu’il est ou serait (« une brutalité que je ne connaissais pas de moi ») : la plus grande distance, la haine, mais aussi, en même temps, et disant cette distance et cette haine, le récit d’une vie aujourd’hui morte, récit qui est aussi comme un tombeau pour cette vie, comme un lieu où la faire persister. Le livre d’Édouard Louis est aussi une tension vers la persistance de cette vie et pour l’énigme de cette vie – un effort pour la vie comme pour celle du frère devenu ici une figure littéraire que l’on peut juger haïssable, peut-être, mais aussi belle, et par laquelle être soi-même affecté, par sa mort et par sa vie.

C’est sans doute cela qu’écrit ici Édouard Louis : un texte par lequel, d’une certaine façon, persévère la vie du frère ; un texte par lequel existent des affects qui créent une forme de lien avec le frère, pour lui ; un texte à travers lequel les choses se défont de leur forme trop nette, de leur identité trop évidente et tranchée, où on se trouve et où on se perd. Un livre où les choses s’effondrent mais également sont vivantes, sont parfois le plus vivantes.

Édouard Louis, L’effondrement, éditions Points, octobre 2025, 224 p., 7 € 90
Ce livre peut également être retrouvé dans le coffret Édouard Louis publié par les éditions Points, contenant tous les textes composant son cycle familial (En finir avec Eddy Bellegueule, Histoire de la violence, Qui a tué mon père, Combats et métamorphoses d’une femme, Changer : méthode, Monique s’évade, L’Effondrement), 54 € 90