« Avec les paysans, tenez, j’ai douté parfois qu’ils sachent ce que c’est qu’un paysage, un arbre… Ça vous paraît bizarre… J’ai fait des promenades parfois, j’ai accompagné derrière sa charrette un fermier qui allait vendre ses pommes de terre au marché. Il n’avait jamais vu Sainte-Victoire. » (Conversations avec Cézanne, Editions Macula, 2022).
Il y a près de trois ans déjà, paraissait chez Flammarion Cézanne – Des toits rouges sur la mer bleue, Marie-Hélène Lafon publie aujourd’hui un récit (qu’elle appelle « roman ») sur son frère Gilles, paysan, en train de perdre sa ferme, sans doute parce qu’il n’a pas su suivre le mouvement, emprunter, investir… Mais Gilles vit dans sa ferme solitaire dans le Cantal. Il ne voit pas Sainte-Victoire.
Gilles a tout du « Jardinier Vallier » de Cézanne : « il est assis sur le mur du jardin et il regarde devant lui. Il ne regarde pas sa sœur ; il ne l’accompagne pas comme il le fait parfois en imitant le mouvement de ses jambes pour se donner de l’élan. Claire sent qu’il est là sans être là, comme s’il avait le pouvoir de sortir de son corps quand il le veut, ou quand il a peur. » Gilles se noie. Il ne fréquente plus guère les autres paysans de la commune : « Les fermes ont été regroupées et les types galopent d’un pré à l’autre, d’un troupeau à l’autre (…) Ils ont des femmes qui ne sont pas restées à la ferme et apportent un salaire, ils ont construit des bâtiments modernes ».
On ne mesure pas la solitude de Gilles. On ne mesure pas la solitude de Claire – qui « à Paris, dans le métro ou dans la rue (…) ne peut pas voir un de ces hommes cabossés qui n’ont plus de regard sans penser à son frère et à sa façon de tenir, encore, toujours. » La solitude de Claire… Autant dire celle de Marie-Hélène Lafon elle-même – qui est partie de la ferme pour lire Flaubert, Madame Bovary… On l’a souvent entendue le faire sur France Culture ; et on lit depuis longtemps déjà ses romans, ses récits, tous écrits en pensant à Flaubert. Oui, une fiction peut atteindre l’édifice social « dans ses œuvres vives et ses axiomes fondateurs », comme le dirait Pierre Bergounioux (in Un peu de bleu dans le paysage) – et qui lui aussi a connu d’assez près quelques personnages de la société agraire traditionnelle, qui a tenu le pays pendant deux millénaires… C’est fini. D’ailleurs, Claire le dit et redit (en vain) à son frère Gilles : « que si un jour il veut arrêter, il peut compter sur elle ».
Elle entre dans l’étable – où il fait meilleur que dans la grange « parce que la chaleur des bêtes rassemblées demeure prise sous le plafond bas qu’elle pourrait presque toucher en tendant le bras. » Elle regarde les vaches, « Des noms de peintres montent, Courbet Millet Boudin Van Gogh Permeke ». On est parvenus au point où « rien ne dicte ce que doit être une œuvre d’art ». (Ce n’est pas Cézanne qui a dit ça mais le critique d’art américain Arthur Danto dans Après la fin de l’art.)
On est aujourd’hui après la fin des paysans… et la nature est en souffrance, la planète est malade… « Oui, avant, c’était plus facile ! » comme le raconte Pierre-Alain Tâche dans son récit Au-delà de Chassagne, où il prévient que « quand le dit du lieu ne sera plus perceptible », le verbe aura sans doute échoué (une fois de plus, dit-il). Le narrateur de son récit arpente le pays de Chassagne ; en fait il se remémore, soixante ans plus tard, un épisode crucial pour lui… et il raconte les fermes qui « s’imposaient comme un gardien de pierre qui va de soi là où la charrue entre dans le champ. » Dans la lignée de Gustave Roud, de Philippe Jaccottet, il s’en remet au paysage, comme dans une véritable obsession de la poésie… La mort rôderait-elle ? La mort du monde… Dans le roman de Marie-Hélène Lafon, Gilles serait comme « le Forcené » de Nietzsche qui dit la mort de Dieu, qui cherche Dieu. Mais être forcené signifie-t-il être hors du sens ? « Hors champ », répond Marie-Hélène Lafon : Gilles est sorti du plan de l’homme ancien. Mais est-il perdu ?
Marie-Hélène Lafon, Hors champ. Roman. Editions Buchet-Chastel, 176 p., 19,90€. (En libraire le 2 janvier) lire un extrait
Pierre-Alain Tâche, Au-delà de Chassagne. Editions Zoé 144 p., 17€. (En librairie le 5 février)
Marie-Hélène Lafon et Laurent Gaudé sont les marraine et parrain des Nuits de la lecture du 21 au 25 janvier 2026. Cette 10e édition s’articulera autour du thème « Villes et campagnes ».