Jusqu’au 24 juin, Marie Terreton interprète sur scène des textes de Charlotte Delbo, dans une mise en scène de Vincent Garanger. Prière aux vivants est une plongée délicate et précise dans un récit de vie face à l’effroi.
Dans la Piccola, salle intimiste de la Scala, qui a tout d’un amphithéâtre minimaliste et chaleureux, Marie Torreton interprète le cycle Auschwitz et après, de Charlotte Delbo, dans une version qu’elle adapte.
On aurait pu craindre – moi le premier – que tout baigne dans le pathos, non que cela soit le jeu de la comédienne, mais que le dispositif, dans une saisie maladroite d’un tel texte, ne sache le tenir qu’au gré d’un pathos facile. Il faudrait pouvoir aller au théâtre pétri de craintes et en sortir dénudé de et par la scène, rendu à sa naïveté d’enfant, qui est sans doute le regard le plus sérieux sur le monde tant il se situe dans le sensible.

Contre tout pathos : la douceur de Marie Torreton. Non une douceur feinte mais un jeu qui est travaillé par la matière même de la douceur et une saisie pudique du texte. Une pudeur qui ne triche pas mais aime, offre et transmet. Qui transmet aussi et plus encore ce haut lieu de l’amitié, thématique majeure dans le texte de Delbo. L’amitié, alors, est une forme du geste amoureux, une version différente du « faire relation » pour tenir ensemble. L’amour de sentir en l’autre la possibilité de se tenir en vie : qu’une altérité nous regarde, nous entende et nous tienne.
Cet ensemble, Marie Torreton le porte avec une énergie subtile, qui ne déborde jamais. Précision ténue des lumières par Christian Pinaud, variations justes des tons de la comédienne, pauses pleines de souffle de son corps, finesse des gestes musicaux de Boris Boublil qui ne constituent pas des intermèdes mais continuent la voix de Marie, la portent ou l’apaisent, ne dramatisent rien mais élargissent le champ du dicible.
Puis, soudain, la gaieté joueuse, presque mutine, de la comédienne, qui surprend parce qu’elle nous rappelle nos propres horizons d’attente de spectateurs. « Je dis l’envie de vivre », voilà ce qui pourrait résonner dans la salle interminablement, et voilà ce qu’on ressent, ce qu’on voit et découvre du jeu de Marie Torreton qui refuse tout désespoir quand d’aucuns s’y seraient embourbés. Ce jeu choisit la voix qui demeure dans l’élan – ce jeu qui dit combien la première résistance est de demeurer dans la vie comme un galop vivace.
Ode au théâtre également que cette représentation mise en scène par Vincent Garanger, tant elle épouse la contrainte du lieu, un espace qui impacte les entrées et les sorties. Banalement théâtral et pourtant si peu, ici, car les déplacements, rares, précis, n’ont rien de simples, tant l’espace exige, tant le discours convoque, tant le corps porte progressivement le poids du texte et la légèreté possible de la vie qui résiste. Numéro d’équilibriste réussi là où l’intimité possible de l’espace et de la scène aurait été le risque d’une trop grande exposition. Marie Torreton embrasse et élève.

Il faut réussir à interpréter un témoignage, il faut réussir à interpréter un tel texte, et le réussir d’autant plus quand on refuse toute exhibition scénographique, tout décor trop narratif. Le théâtre, alors, est un corps, une voix et un texte qui se déploient sur une scène presque vide, dans une économie de moyen pleine de délicatesse, toute en intériorité. Le théâtre devient une présence qui rencontre une présence, qui porte un texte naviguant étroitement entre l’intimité radicale et la tentative d’un dialogue qui témoigne d’un désir de vie.
Et, au cœur du jeu, le théâtre lui-même. Hommage à Delbo, femme de théâtre qui a appris par cœur Le Misanthrope pour se le réciter en entier chaque matin. Et, donc, le surgissement des alexandrins de Molière, reliant une humanité de femmes débordant la présence de la comédienne confondue dans la chaîne humaine d’une parole continuée.
Prière aux vivants : texte de Charlotte Delbo, adaptation de Marie Torreton. Jusqu’au 24 juin à La Scala, Paris. Avec : Marie Torreton. Mise en scène : Vincent Garanger ; lumières : Christian Pinaud ; sons : Boris Boublil.