Festival de Cannes 2025 – État des lieux (7)

Mario Martone ©Dransi

Jour 1000 – Mardi 20 mai

Est-ce que j’arrive à tenir le rythme de ce journal cannois ? A priori pas trop mais néanmoins TANT de choses à dire.

D’abord, après 8 jours de festival, l’émotion d’être dans la salle Louis Lumière ne s’estompe pas. Parce que, lorsque l’équipe du film est présente et que la salle applaudit, hue, pleure, rigole à gorges déployées, vous ne voyez pas le même film, cela devient du théâtre vivant sur grand écran, un peu comme j’imagine une pièce de Shakespeare au XVIIe siècle, au Globe, à Londres.

Comme vous le savez peut-être, avant chaque film les logos des distributeurs et des producteurs sont affichés. C’est eux qui participent grandement à la possibilité d’existence du film.

À Cannes, les personnes travaillant pour ces entités très puissantes du cinéma sont toujours présentes lors de la projection officielle. À chaque apparition d’un logo, tonnerres d’applaudissements ! C’est quasiment un concours : quel financeur, quelle prod, applaudira le plus fort ? Ça rigole, s’interpelle. Le sens « grande famille du cinéma » n’a jamais eu autant de sens.

Je me rappelle de la projection de Bac Nord en 2021, un film de Cédric Jimenez avec François Civil. J’étais au balcon, et pendant tout le film, des spectateurs.ices sensibles au charme de l’acteur montraient démonstrativement leur joie lors de ses répliques ou lors de ses apparitions torse nu. Loin d’être gênant, c’était joyeux d’autant plus que l’acteur était dans la salle et répondait à l’enthousiasme général par d’énormes éclats de rire.

Aujourd’hui Fuori de Mario Martone, en projection à 22h, avec Valeria Golino en Goliarda Sapienza, cette autrice italienne décédée en 1997 et découverte par Frédéric Martin, des éditions du Tripode, en 2007.

Inspiré du livre L’università di Rebibbia, il s’agit de l’incarcération de Sapienza et de son retour dans la société civile. Mais c’est surtout un film sur ce qu’est être écrivain : regarder, être à côté et noter : « Du vol », comme le dit le personnage de Roberta (sublime Matilda de Angelis). Le vol est le sujet du film puisque l’italienne est incarcérée dans la prison pour femmes de Rebibbia pour vol, justement, mais vol de quoi ? De bijoux, certes, mais surtout de l’histoire de ces femmes enfermées.

C’était beau, c’était italien avec les ciels lumineux de Rome. C’était lent aussi et calme.
À la fin, plan sur le rang I. Le rang I, c’est le rang historique où l’équipe du film est assise et regarde pour la première fois avec du public le film. Quand on dit : « c’est le moment du rang I », c’est lorsqu’une caméra vient filmer les réactions de l’équipe du film, à peine le carton de fin apparu. Et c’est toujours bouleversant. Ici, Valeria Golino s’est tenue en retrait, à l’écart de l’équipe, en larmes, évitant la caméra.

Cannes rappelle qu’un film, c’est des centaines de personnes, des années voire des décennies de travail, alors cet instant ténu, de beauté et de deuil de l’œuvre qui n’appartient plus à l’équipe mais qui commence sa vie autonome, c’est magnifique à voir.

Fuori, ou « dehors » en français, se conclut sur une vidéo d’archives de la vraie Goliarda Sapienza sur un plateau tv. Interviewée pour parler de son expérience de l’incarcération, elle dérange avec son avis étrange mais qui irradie tout le film de Martone : Est-ce que finalement on n’est pas plus libre dans une prison que dehors dans cette société de consommation qui nous donne tout, tout de suite ?

Je vous laisse méditer et je vais me coucher.