Shaka Ponk : merci.

© Shaka Ponk Altered Native soul, (Tôt Ou Tard)

Ce samedi soir, à Bercy, dans une ambiance presque irréelle, il y avait évidemment pour moi de l’insolite à monter sur scène, en plein milieu de l’ultime concert des Shaka Ponk, afin d’y déclamer le petit message maladroitement slamé qu’ils m’avaient demandé de préparer pour l’occasion.

C’était émouvant, presque bouleversant. Parce qu’ils sont très beaux les Shaka Ponk, parce que tout parle d’amour autour d’eux, parce qu’ils chantent comme des démons et jouent comme des démiurges, parce qu’ils comprennent et ressentent l’état du monde avec une lucidité organique, parce qu’ils ne supportent plus de faire corps avec l’Empire – avec ses valeurs nécrosées et ses esthétiques dévoyées.

Tout était gracieux de cette beauté indigène, révolutionnaire et séditieuse. Rageusement délicate et délicieusement délictueuse. La seule qui soit, naturellement.

Que le plus grand groupe de Rock français de ces deux dernières décennies, après une tournée ayant réuni près de deux millions de spectateurs, décide de s’auto-dissoudre pour des raisons écologiques, c’est courageux et cohérent. Mais c’est beaucoup plus que cela.

S’il ne s’agissait que de tempérer le « bilan carbone » rien ne serait ici très remarquable. Ce ne serait, une fois de plus, que passer à côté du véritable enjeu en tentant de peaufiner les modalités sans penser les finalités.

Mais ce qui m’est apparu de façon frappante, presque limpide, pendant le show comme en discutant – quoiqu’il s’agît presque d’avantage d’étreintes, d’accolades, de larmes et de sourires, que de mots – avec Samaha et les Shaka boys, c’est que leur geste, un peu tragique, un peu colérique, un peu dramatique, un peu polémique, un peu mélancolique aussi, était avant tout et, presque exclusivement, un geste poétique.

Il n’est pas ici questions de « décroitre » ou de « se contraindre ».

Au contraire : comme jamais, une hubris d’en-vie rayonne de leurs regards fiers.

Dans mon domaine – en physique des particules, en astrophysique aussi – une idée très saugrenue a récemment pris une place inquiétante : il faudrait choisir entre construction techno-productiviste de méga-machines capitalo-assermentées et numérico-optimisées et arrêt brutal de toute pensée. C’est donc au nom de notre humanité elle-même que nous aurions le devoir de poursuivre presque à l’identique. Si possible avec quelques infimes touches de conscientisation écologique, évidemment.

@Shaka Ponk : I’m picky (unplugged) [Clip officiel] capture Youtube

Mais Frah, le pirate en robe de rocker, Ion, Mandris, CC et Steve, les apaches en habits de solistes, Samaha, la reine fedaya en treillis de diva, ce n’est pas du tout dans cette voie qu’ils nous emmènent. Ils et elle ne veulent pas que nous renoncions. Sans art, sans poésie et sans science, à quoi bon ? Ils se donnent simplement – et majestueusement, avec la grâce de l’insoumission et la fierté de la dissidence – une chance d’accueillir le surgissement salvateur. Ils nous l’offrent également. Un don de hardiesse et d’ardeur. À l’aune d’une intelligence modeste et généreuse. Extraordinairement généreuse.

Que vont-ils faire exactement ? Que va-t-elle devenir explicitement ? Personne n’en sait rien – elle et eux non plus ! C’est tout le sens de la démarche : il va falloir penser, créer, aimer. Il y aurait quelque chose d’une aliénation littéralement pathologique, d’une sorte d’ensorcellement, à ce que les scientifiques et les artistes – dont c’est presque la mission définitoire et la raison d’être cardinale – échouent à comprendre la nécessité d’une refonte radicale de leurs activités, des pratiques comme des desseins, alors même que la diversité historique et ethnologique des êtres-au(x)-monde(s) éblouit par sa richesse et sa magnificence, prouvant par les faits la contingence de notre entêtement.

J’aimerais que le geste des Shaka Ponk, leur droiture solaire et la délicatesse intransigeante de leur rage créatrice, ne soit pas qu’un coup d’éclat symbolique valant pour les adeptes qui les suivent depuis 25 ans. J’aimerais que chacun et chacune se saisisse de ce présent. Le chérisse et le couve. J’aimerais surtout, pour m’en tenir à ce que je connais, que les scientifiques, les physiciens et physiciennes, les chercheurs du CERN et chercheuses du CNRS, y décèlent quelque chose de vrai et de simple : il y a de l’ailleurs à cette humanité asséchée et réifiée que la violence impérialiste d’un Occident égaré et techno-envouté tente désespérément – dans une sorte d’ultime prédation suicidaire – d’imposer à toute la matrice de ce qui subsiste encore.

Wittgenstein l’assénait : « ce qu’on ne saurait dire, il faut le taire ». Ou le faire. C’est le choix des Shaka Ponk.

La mesure choisie et le retrait assumé ne sont ni des punitions ni des déceptions, ce sont des élégances enjôleuses. Des à venir en puissance. Que cette leçon nous vienne d’un groupe de rock dur mêlant avec brio le punk, le funk, le hard, le grunge et l’électro ne manque ni de saveur ni de grandeur.

Je n’avais jamais écrit, je crois, de tribune à la première personne du singulier. Ce sera l’exception, pour des complices d’exception. Ce dérisoire hommage public ne pouvait pas être impersonnel. Merci les amis : vous n’êtes pas seulement radieux et exemplaires, vous êtes libres, vous êtes justes, vous êtes vivants. Vous êtes l’épiphanie de l’impensé.

Ce samedi soir, à Bercy, grâce à vous, le monde s’est un peu révolté contre la hideur qui le gangrène. Avec majesté et humilité, il s’est surpris à ne plus courber l’échine.

capture d’écran @ TikTok Accor Arena / Huffpost – 2024