Sous l’influence des crônicas de Clarice Lispector, une série de textes du poète américain Guy Bennett, publiés dans Diacritik tout au long de l’année 2024.
Enough! or Too Much!
L’édition anglophone des chroniques complètes de Clarice Lispector s’intitule Too Much of Life. Compte tenu de l’ampleur du volume – 748 pages – c’est un titre aussi comique que convenable. J’avoue sans honte que je le préfère à certaines de ses fictions, mais peut-être ai-je tort car Lispector note à plusieurs reprises qu’elle-même considérait ce qu’elle écrivait pour les journaux bien inférieur à ses ouvrages littéraires, confessant en plus qu’elle l’écrivait pour l’argent – ce qui ne me pose pas de problème personnellement car je ne m’oppose pas à ce que les écrivains se fassent rémunérer pour leur travail.
Il y a beaucoup à admirer ici : la variété des sujets traités et les approches créatives adoptées pour les aborder, les nombreux morceaux consacrés à l’écriture – y compris à celle des chroniques –, les textes personnels tout aussi nombreux et la gêne que leur auteure exprime à l’idée de se dévoiler un peu trop à ses lecteurs. Aussi parle-t-elle souvent de la quantité de lettres qu’elle reçoit en tant que chroniqueuse (et auxquelles elle répond allègrement ici et là), tout en déplorant la popularité croissante qu’elle acquiert grâce à cette activité….
*
Malgré l’organisation linéaire de l’ouvrage – les chroniques sont groupées par publication et présentées de manière chronologique – le livre invite à une stratégie de lecture par « accès aléatoire » et c’est comme cela que j’ai fait : je me suis plongé dans ces pages plus ou moins au hasard, sautant d’abord les longs textes (car trop impatient et attiré par le minimal), et cochant les titres au fur et à mesure que j’avançais pour être sûr de ce que j’avais déjà lu. J’ai créé un index sur une des pages blanches à la fin, pour noter les chroniques consacrées aux sujets qui me sont chers (chroniques, écriture, machine à écrire…).
Un attrait supplémentaire : le fait que de nombreuses chroniques paraissent également dans l’un ou l’autre des textes littéraires qu’elle écrivait en même temps, à savoir le roman Uma Aprendizagem ou O Livro dos Prazeres et l’inclassable Água viva. La version initiale de ce dernier aurait été écrite à partir de chroniques, même si Lispector prétendrait plus tard que ces dernières étaient en fait des extraits d’un livre qu’elle était en train d’écrire sans le savoir…. J’ai souvent cherché – et la plupart du temps trouvé – les passages que je pensais reconnaître dans les ouvrages où je les avais lus, comparant les deux versions et notant les références dans les marges des deux livres pour pouvoir y retourner facilement. Ces rapports secrets entre textes – et le travail de détective nécessaire pour les établir – me plaisent énormément.
*
Le livre est un véritable festin pour le lecteur, qu’il soit affamé ou non, et le style changeant de Lispector – alternativement familier, littéraire, humoristique, philosophique, expérimental, contemplatif – le rend plus délicieux encore.
À noter que le titre collectif des présentes pièces est tiré d’une des chroniques, « Delicadeza » [« Délicatesse »] (1968), que je cite ici dans son entier :
Nem tudo o que escrevo resulta numa realização, resulta mais numa tentativa. O que também é um prazer. Pois nem em tudo eu quero pegar. Às vezes quero apenas tocar. Depois o que toco às vezes floresce e os outros podem pegar com as duas mãos.
[«Tout ce que j’écris n’aboutit pas à une réalisation, c’est plutôt une tentative. Ce qui est aussi un plaisir. Parce que je ne veux pas tout saisir. Parfois, je veux juste toucher. Et ce que je touche s’épanouit parfois et d’autres peuvent le saisir à deux mains ».]
Exactement ce que j’essaie de faire (et espère faire faire) ici.
Ce que je cherche dans un livre
Une idée. Une mise en forme. Un tissu dont la surface séduit et flatte l’esprit, l’attire, le serre fort mais pas trop, laissant une distance suffisante pour la pensée. Une sensation de mouvement. Le soupçon d’un itinéraire. Le fantôme d’une destination. Un plaisir présent. Des liens au passé, aux ailleurs connus. Un souvenir futur.
Marque-pages
J’adore les marque-pages et j’ai tendance à conserver et à utiliser ceux qui sont bien conçus graphiquement / imprimés sur du beau papier / viennent de librairies que j’aime beaucoup. Parfois je les laisse dans le livre avec lequel ils ont été fournis, d’autres fois je les sors et les garde à portée de main pour m’offrir le plaisir de me servir d’un de mes favoris dans le livre que je suis en train de lire. J’aime les placer de telle sorte que le haut du marque-pages dépasse à peine le bord supérieur de la page lorsque le livre est fermé. Vous allez vous moquer de moi mais je trouve cela plus « élégant », et le marque-page risque moins de se faire corner ou déchirer.
Au fil des ans, j’ai également conservé le reçu de certains livres, les laissant entre la dernière page et la troisième de couverture. Comme je ne l’ai pas fait systématiquement, c’est toujours une surprise lorsque j’en trouve un. J’aime les lire pour me rappeler où et quand j’ai acheté le livre et combien je l’ai payé. Parfois, l’encre bleue-de-caisse est si pâle que je n’arrive pas à la déchiffrer. Comme les pierres tombales dont les noms et les dates sont usés au point qu’il est impossible de savoir qui gît dans la tombe à vos pieds, ces reçus blancs me laissent songeur.