« Un roman, le lieu des vérités contradictoires » Entretien avec Fabrice Sanchez (Grand Poisson)

Grand Poisson, c’est l’histoire d’un jeune professeur qui rencontre son métier dans un lycée qui lui réserve quelques surprises de taille : certes, il y a les habituels écueils que l’entrée dans le métier réserve, les désillusions et autres couleuvres que l’on avale, les surprises, les petits étonnements, en somme l’apprentissage qu’est toujours la découverte d’un nouvel environnement – mais quelque chose bruisse derrière les portes, et ce ne sont pas seulement les tentacules insidieux des politiques éducatives, c’est aussi cet étrange espace où les personnes, les objets, semblent disparaître sans que personne ne s’étonne, ne s’alarme. Rencontre avec Fabrice Sanchez pour que se dévoilent un peu les ombres derrière ce si curieux métier.

Quelle est l’origine de ce texte ? Qu’est-ce qui a déclenché l’écriture de Grand Poisson ? Était-ce une image, une voix, le désir d’explorer une forme narrative ?

Dès ma première année d’enseignement, j’ai écrit sur mon expérience de professeur. De vieux carnets en gardent le souvenir : je me suis beaucoup plaint, j’ai écrit des textes enthousiastes, très souvent agacés, des plaisanteries, des « perles », et les carnets, au fil des ans, se sont entassés mais cela ne « prenait » pas : aucun roman ne semblait se former.

Mais un soir, alors que j’attendais dans une salle surchauffée le début d’un conseil de classe, j’ai entendu un cri. J’étais fatigué, assoupi, peut-être malade et, pendant un certain temps, j’ai douté de la réalité de ce cri : l’avais-je rêvé, venait-il de la rue, des couloirs ? J’étais lourd, hébété, il m’a fallu du temps pour me lever, regarder par la fenêtre, ouvrir la porte, allumer toutes les lumières et demander « il y a quelqu’un ? » Sans grand courage, je me suis engagé dans le couloir. J’avais l’impression que les murs s’étiraient, j’entendais des frottements, des raclements et des soupirs. Et tout ce temps, je me suis dit : tu n’es pas dans un lycée, mais dans un manoir hanté, dans le château de Dracula ! Cette révélation, atroce, délicieuse aussi, expliquait tant de choses : nous travaillions dans un lieu maléfique, aux salles brûlantes ou glacées, dont les plafonds gouttaient à chaque orage, dont les toilettes débordaient. Les gants, les écharpes, les trousseaux de clés tombaient dans un grand trou, et ne réapparaissaient qu’en fin d’année – mais dans une autre aile du lycée. Quant aux élèves et aux collègues, pour des motifs imprécis, des remplacements qui prenaient fin de manière anticipée, des déménagements soudains, des maladies jamais nommées, ils s’évanouissaient pour ne plus revenir. C’était un lieu maudit. Tout ce que je notais depuis tant d’années prenait un sens et une forme. Je n’avais plus qu’à assembler tous les matériaux depuis longtemps préparés : j’allais écrire un roman gothique qui se déroulerait dans un lycée.

L’une des singularités du livre tient à son emploi de la seconde personne, qui rappelle évidemment La Modification de Michel Butor. Pourquoi ce choix ? Qu’est-ce que cette adresse constante au « tu » permet, ou empêche ? Quelle place accordez-vous au lecteur dans ce dispositif ? Le « tu » peut à la fois interpeller, inclure, et mettre à distance.

De manière générale, j’aime assez les récits adressés à un « tu » ou à un « vous » : La Chute de Camus, Le Complexe de Portnoy de Philip Roth, Les Onze de Pierre Michon : un homme bavard, malade, méchant ou à tout le moins retors, parle, parle sans fin et nous entourloupe. J’ai également été très marqué par la lecture de Festins secrets de Pierre Jourde : dans ce roman un jeune enseignant (tiens donc !) est tutoyé par un être mal défini aux intentions ténébreuses. Ce  « tu » est aussi le souvenir des discours désagréables que j’ai entendu quand j’étais jeune stagiaire : « tu dois les coller et encore les coller », « tu ne souris pas jusqu’à la Toussaint », « n’aie pas peur : tu dois montrer ton autorité ». Je dois avouer qu’en accueillant à mon tour des professeurs-stagiaires, je me suis surpris, non sans honte, à prononcer des phrases similaires.

Utiliser ce « tu », hautain, cassant, sarcastique, mais aussi séduisant et familier m’a permis, bien plus que dans un récit à la première personne, de raconter des événements déplaisants, de les rendre tantôt ridicules, tantôt pathétiques et parfois, sans que l’on sache jamais jusqu’où porte l’ironie, solennels. Ce « tu » empêche tout accès direct, neutre, objectif (si ces mots ont un sens en littérature) au « réel » : tout ce qui arrive à notre pauvre professeur est rapporté, filtré par cette voix et donc, toujours incertain. On me demande parfois si ce « tu » est un « je » autobiographique. La narratrice a des idées que je peux partager, mais d’autres me semblent ineptes ou me font horreur. Avec ce « tu » impérieux et changeant, j’essaie de saisir de lecteur, de le manipuler, et à mesure que le livre avance, de le soumettre à la tentation : jusqu’où suivra-t-il la narratrice dans sa vision réactionnaire de l’école ? A quel propos scandaleux, à quelle punition se révoltera-t-il ? Ce « tu » peut sembler étouffant, mais cette oppression est exactement celle que je ressens en lisant des articles sur l’école ou en écoutant des interviews d’hommes politiques : des discours autoritaires, qui enjoignent à se raidir, punir et sanctionner.

La structure du roman repose sur des chapitres courts, presque des éclats, des flashs. Pourquoi le choix cette forme fragmentaire ? Correspond-elle à une respiration du texte, une manière de saisir le réel par fragments ?

Ces fragments sont liés, comme je l’expliquais précédemment, à mon premier travail d’écriture, l’accumulation de notes et d’idées. Le mot « flash » est tout à fait approprié parce que cette activité, j’ose à peine le dire, est presque médiumnique : je me trouve d’un coup, comme on le disait il y a quelques milliers d’années, « frappé par les Muses » : j’arrête de marcher, j’interromps mon activité pour sortir un stylo et noter une idée, un mot, une punchline. Parfois, « en yahourt » je peux aussi écrire dix pages à la suite. Si j’ouvre un vieux carnet, j’y lis des phrases telles que :

Le lycée est plus retors que tu ne le crois.
Qu’un ministre vienne ici, et qu’il survive jusqu’à la récréation.
Il est minuit, le lycée s’allume.
Cette expression répugnante : « les bonnes vieilles méthodes ».
Prends soin d’eux. Ramasse leur stylo quand il tombe. 

Il s’agit d’une phase décompensatoire, pendant laquelle j’accumule des centaines, des milliers d’éclats de ce genre. Dans le meilleur des cas, une idée vient donner du sens et de la cohérence à notes en vrac, pour ce roman, comme je l’ai dit, envisager le lycée comme un château hanté. Dès lors, je me sens comme le Chrétien touché par la Grâce, que décrit Lacordaire : un « trait de lumière pénètre dans l’âme et rattache à un centre commun les vérités qui y sont éparses. » A ce moment, je peux sortir mon arc à souder et, à partir de ces éclats, modeler des personnages, composer des histoires, des scènes et les rassembler en quelques dizaines de chapitres : il s’agit d’une tâche ingrate, exténuante, et j’envie des auteurs qui élaborent un plan ou des fiches de personnage avant d’écrire le premier mot. Certains lecteurs apprécient ces brefs chapitres qui accélèrent ou fluidifient la lecture, d’autres jugent au contraire que son rythme en est heurté, étouffant (comme une journée de professeur pourrait-on dire). Toujours est-il que ces courts chapitres témoignent, en dépit des apparences, de ma volonté de « faire long ».

Écrire, c’est convoquer des spectres. Quels sont les fantômes littéraires ou personnels qui ont accompagné l’écriture de Grand Poisson ? Y a-t-il des livres présents dans le vôtre, même silencieusement ?

En effet, le lycée ressemble un peu à une bibliothèque dont les rayonnages seraient en pagaille. On pourrait dire, en exagérant à peine, que le roman est une macédoine de phrases écrites par d’autres que moi. Dans les propos de la tutrice, de formation classique, on peut trouver des souvenirs de Bossuet, du Neveu de Rameau ou de l’Enéide (l’épisode de Laocoon). La veine fantastique est représentée par des récits de Lovecraft ou de Shirley Jackson, Le Nom de la Rose ou encore par cet incroyable roman, récemment réédité, La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski. Par souci d’équilibre, il y a des petites choses prises à Karl Marx et Adolphe Thiers. J’ai également emprunté une image ou deux aux prophètes (Ezéchiel, Jonas) et à l’Apocalypse. J’ai beaucoup lu, pendant l’écriture, les romans de curé de Bernanos (Sous le Soleil de Satan, Monsieur Ouine, Journal d’un curé de campagne) : je me suis reconnu dans ces prêtres embêtés par leurs paroissiens, lâchés par leur hiérarchie, affrontant un démon insaisissable, et certaines pages du roman en gardent le souvenir. Il y a quelques facéties aussi, une vacherie cachée contre Chateaubriand, un « taisez-vous, taisez-vous ! » (je ne sais pas si, en 2025, tout le monde se souvient de ce moment culte de télévision). Mais il y a plus : un jour, dans une boîte à livres, j’ai fait une découverte extraordinaire : une revue ayant pour titre « Les Académiciens jugent l’Enseignement Secondaire ». Tous étaient, au moins, sexagénaires (on imagine la fraîcheur de leurs souvenirs) et rares étaient ceux qui avaient enseigné (de leur propre aveu, cela s’était fort mal terminé). C’était une veine de bêtise somptueuse : toutes les idées reçues sur l’école étaient présentes (à peu près tout était inexact, bêtement nostalgique et malveillant) mais formulées dans une langue classique ornée d’hyperboles saisissantes et des plus belles métaphores :

Enseigner aujourd’hui, c’est s’accouder à l’abîme.
Nous sommes les vivants piliers de la république, etc.

Avec quel plaisir les ai-je reprises, modifiées, déformées pour les glisser dans la bouche d’une narratrice cuistre et satanique ! Le mot de « fantôme » est très juste : j’ai voulu écrire un texte hanté par d’autres textes, et j’aime assez qu’en lisant, le lecteur soit mal à l’aise et se demande : cette belle phrase est-elle une citation, est-elle sérieuse, parodique ? On se fiche de moi, certes, mais de quelle manière ?

Ce n’est peut-être qu’une impression personnelle, mais j’ai le sentiment d’avoir peu lu ce genre de livres. Il y a certes les campus novel, mais dans Grand Poisson c’est le côté presque social de la description de l’entrée dans la vie active d’un jeune professeur, le rapport au métier, qui domine. S’agit-il d’un sujet a priori peu romanesque, et l’enjeu était-il de le rendre novélisable ?

Si l’on parcourt la rentrée littéraire 2025, les romans « sur l’école » semblent marginaux – j’ai pourtant lu avec beaucoup de plaisir, cet automne, Décrochages de Julien Fyot. Avant cela, il y avait le célèbre Entre les murs de François Bégaudeau, mais aussi Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte de Thierry Jonquet, Le Miracle de Théophile de Jérémie Delsart, le très beau, très lumineux Rappeler les enfants d’Alexis Potschke mais aussi Festins secrets dont j’ai déjà parlé et auquel je dois beaucoup : le tutoiement, le mélange de satire et de fantastique, la question du diable, du rêve, etc.

L’enjeu pour moi, n’était pas de rendre « romanesque » ou « novélisable » l’école, surtout à une époque où, pour le dire rapidement, tout est « roman » dans les librairies. Mon projet était plutôt d’écrire ce que je n’avais jamais lu auparavant. Je voulais rendre compte de la solitude sans recours devant une classe bavarde, insolente (ce moment où on se rend compte que la sonnerie ne retentira que dans quarante minutes !) ; les nuits à s’entortiller dans les draps en pensant aux cours du lendemain ; les conseils de classe, interminables, dans une salle qui devient une serre chaude ; la rage impuissante devant chaque « nouvelle réforme ». Je voulais évoquer aussi quelques épiphanies : une classe passionnée par une sortie au musée, la foudre qui tombe sur un élève qui s’exclame « j’ai compris, j’ai compris, Monsieur ! », et toutes les insolences bien senties, savoureuses, sur les grands auteurs que l’on entend parfois en classe. Est-ce romanesque ? Nous sommes loin des mousquetaires et des combats de gladiateurs et pourtant, je voulais que ces moments, ces éclats figurent dans un « roman » à l’ambition littéraire.

Le livre oscille entre le réalisme et une présence diffuse du fantastique. Comment avez-vous travaillé cette frontière ? Le fantastique est-il là pour troubler la réalité, ou pour exprimer une perception altérée du monde ? Comment comprendre cette étrange métaphore du Grand Poisson qui prend de plus en plus de place vers la fin du texte ?

Dans la première version du roman, deux fois plus longue, le fantastique était beaucoup moins « diffus » : il y avait des monstres, des vampires, des rituels sataniques, etc. Les légendes urbaines se multipliaient, le personnage principal se promenait, la nuit, dans l’établissement et il finissait par découvrir la « grande réserve », située au sous-sol, un lieu labyrinthique où l’on dépose les vieux livres, les vieux dossiers, où l’on se cache, où l’on tue. Il a fallu couper : au bout de 250 pages, le lecteur pouvait avoir l’impression qu’un deuxième roman commençait, et son attention menaçait de se disperser. Les éléments fantastiques présents sont donc le souvenir, la préparation, le « fantôme » de cette partie impubliée.

Comme je l’ai dit au début de l’entretien, le lycée est pour moi un lieu fantastique et malfaisant, même sur de petites choses : les fuites que l’on ne répare jamais, les disparitions, etc.  A plusieurs moments, surtout en début de carrière, j’ai senti que le monde vacillait, « glitchait », et c’est ce que j’ai voulu rendre. Le lycée est-il réellement hanté ? Difficile de le lire, le personnage va un peu trop souvent au bistro, on lui prescrit des pilules bleues, il rêve et montre des signes de folies. L’une des questions, d’ailleurs, est d’élucider l’identité de cette tutrice : vieille dame à la veille de sa retraite, voix intérieure, être démoniaque ; plusieurs éléments de réponse, contradictoires, sont avancés dans le roman.

En ce qui concerne le « Grand Poisson » (le titre m’a été soufflé par un ami), il est d’abord une référence au Léviathan de la Bible, un être dont on ignore s’il est poisson, dragon, baleine ou crocodile. On peut y lire également une référence au « mammouth » de l’Éducation nationale, cette grosse machine impossible à réformer et que chaque nouveau ministre réforme. En me promenant, en m’égarant dans le lycée, j’ai parfois l’impression, comme le prophète Jonas et comme les héros de contes, de marcher dans le ventre d’un monstre endormi.

On sait qu’un premier roman publié n’est souvent que la face émergée d’un iceberg d’écriture, qu’un premier roman n’est jamais le premier texte écrit mais seulement celui qui a su passer les barrières jusqu’à la publication. Qu’est-ce qui fait que c’est celui-ci, et pas un autre ? Un hasard, une rencontre, une fenêtre ?

J’avais en effet envoyé d’autres textes, à l’ancienne, par la poste, à de nombreuses maisons d’édition. Pour un précédent récit, au propos nettement pornographique, j’avais été reçu, puis après quelques hésitations et revirements, le comité de lecture ne l’avait pas accepté. Grand Poisson également avait été lu avec intérêt par des éditeurs de trois maisons différentes, puis refusé. Je l’ai finalement confié à une apporteuse de projets, Sophie Garcin, qui l’a posé sur la table d’Aurélien Masson, récemment recruté par la maison Plon, et qui cherchait de nouvelles plumes. Il avait longuement travaillé pour la Série Noire, chez Gallimard, et il m’a dit avoir été séduit par le ton sarcastique aussi bien que par l’ambiance fantastique du roman. Les références à Lovecraft ou aux châteaux gothiques, la dimension politique du texte, l’évocation de la colonisation, le personnage du jeune ministre ambitieux (qui finit assez mal) et, pour dire les choses rapidement, la satire des « vieux réacs » ont, je crois, emporté son adhésion.

Un livre qui traite d’un sujet social ou « sociétal » est-il nécessairement un livre politique ? On sait que la question de l’enseignement est un sujet épineux aujourd’hui. Comment rendre compte de ces tensions dans une œuvre littéraire ?

Au début du roman la narratrice tient les propos les moins politiques qui soient : les élèves sont braillards, mal élevés, ils ne lisent pas et restent collés à leurs téléphones. Leurs familles sont démissionnaires et, bien sûr, « le niveau baisse ». Quant à la hiérarchie elle est nécessairement « déconnectée ». On répète sans cesse « on est pas dupe » mais on ne fait rien et les réunions syndicales s’ensablent. Au fil des chapitres, toutefois, des thèmes politiques affleurent dans le récit : le personnage découvre les coupes budgétaires, la fuite dans le privé, le management brutal. Et puis il y a ce ministre, très ambitieux, qui prépare une grande « refondation de l’école » dont le projet est de trier les élèves : les études abstraites, porteuses pour les meilleurs – et, pour les autres, les joies du « travail concret » en entreprise et à l’usine. Le ministre viendra en personne au lycée pour assaisonner de citations de Camus, Shakespeare et Péguy une réforme de régression sociale.

Je n’ai pas écrit un tract mais un roman, le lieu des vérités contradictoires, indécidables (d’ailleurs, je ne suis pas sûr que mes idées politiques sur l’école soient si originales). J’ai voulu que le Grand Poisson soit une pesée des cœurs ; la toute dernière phrase du livre est une question adressée au personnage aussi bien qu’au lecteur : « Que fait-on, mon joli ? » Je le somme de décider : suit-il le mouvement réactionnaire, l’ordre, le tri, le démantèlement du service public ? Au contraire, s’oppose-t-il aux discours vénéneux, autoritaires ? Que peut-il faire de ce mélange de colère, de découragement, d’exaspération ?

Un professeur qui écrit sur les professeurs me fait invariablement à l’attaque savoureuse et pleine de fiel (et vraie) de Céline dans les Entretiens avec le professeur Y, quand il écrit que « le professeur Y avait, forcément, comme mille autres, licenciés, agrégés, à lunettes, sans lunettes, un manuscrit « en lecture » à la N.R.F… presque tous les professeurs ont un petit Goncourt qui marine à la N.R.F… » Les professeurs de lettres sont-ils majoritairement des écrivains déboutés ? Est-ce que la tare d’écriture est chez eux la chose du monde la mieux partagée ?

On lit assez régulièrement le chiffre de 20% de Français qui écrivent ou voudraient écrire – ou encore voudraient être écrivain. Nous avons donc dix, quinze millions de manuscrits qui reposent dans un tiroir ou une clé USB : l’écriture n’est pas un hobby de professeur de lettres, mais bien une névrose nationale : même les DRH, les managers et les consultants ont, sous l’oreiller, un petit roman familial, sentimental, dans lequel leur âme s’exhale et s’épanouit. Par ailleurs, en se moquant des agrégés, Céline, poursuit une tradition littéraire bien établie (que l’on pense à Rabelais, Molière, Voltaire, Hugo, etc.) de railler les doctes et les pédants : c’est de bonne guerre. Mais il y a plus : « l’agrégé », dans les années cinquante, est aussi un bourgeois, l’exemple même de ce que refuse d’être Céline, « l’écrivain à la table de travail », conventionnel, maniant une langue parfaite, donc périmée (tandis que Céline serait l’écrivain de l’émotion, de l’argot, de la secousse, etc.) : l’agrégé, après une matinée de cours presque reposante, s’installe devant son bureau cylindre (époque Empire) et son porte-plume doré à la feuille. Faut-il préciser que soixante-dix ans plus tard, l’enseignant dans le secondaire n’est plus un bourgeois en redingote maniant avec brio l’imparfait du subjonctif ?

Je ne pense pas que les enseignants soient des écrivains ratés qui, attendant, espérant le Goncourt mijotent dans une salle à enseigner les règles de la tragédie classique : beaucoup d’enseignants, très simplement, désirent enseigner. En revanche, on peut reconnaître que les enseignants disposent de temps (les vacances, etc.) pour écrire : de là à les assimiler aux nobles désœuvrés, aux gentilhommes retirés des affaires, aux mangeurs d’héritage, aux oisifs, aux rentiers qui peuplent nos manuels de littérature, il y a un pas – que je ne ferai pas. Quant au prochain roman, celui qui en ce moment est posé sur ma table de travail, il n’évoquera pas, je le promets, les élèves ni les enseignants.

Fabrice Sanchez, Grand Poisson, 384 p., Plon, août 2025, 21,50€