Les Limericks, poèmes dont Lear était le roi

NonSense Poems

Edward Lear fut longtemps connu comme illustrateur talentueux puis ornithologue, et devint, un peu par hasard, écrivain et poète. Il pourrait figurer dans le Guinness Book of Records avec sa seule vie. En effet Lear naquit le 12 mai 1812, à Holloway, au nord de ce qui est désormais le grand Londres, 20ème enfant d’une fratrie de 21, il fut en vérité élevé par une de ses sœurs aînées. Jeremiah, le père, agent de change de son état pour l’entreprise familiale de raffinerie de sucre, ne laissa guère le temps à Anne, son épouse, de reprendre son souffle, puisque les 21 enfants furent conçus en 24 ans, presque du Dickens.

Autoportrait 1870, crédit Yale University

En effet parmi les conséquences des guerres napoléoniennes, il y eut l’effondrement de la petite entreprise familiale et Edward dut subvenir à ses besoins, dès l’âge de quinze ans. Il le fit par le biais de ce qu’il affectionnait le plus, les dessins d’oiseaux, véritable soupape de bonheur, puisqu’en plus de partager un père et une mère avec vingt autres individus, Edward souffrait d’épilepsie et d’asthme chronique. Son talent fut remarqué et deux ans plus tard, le jeune Edward fut embauché par la Zoological Society pour dessiner tous les perroquets du zoo de Londres. Son travail fut publié sous la forme de douze fascicules intitulés Illustrations of the Family of Psittacidae or Parrots. Ces divers travaux lui procurèrent une certaine aisance financière qui lui permit de voyager en Hollande, en Allemagne et en Suisse. Il acquit également une notoriété non négligeable.

Perroquet dessiné par EL en 1833, crédit The Edward Lear Society

De fait, en 1832, il fut embauché par Lord Stanley — aucun lien de parenté avec le roturier Henry Morton Stanley, explorateur dont la royale mission fut de retrouver la gloire de l’exploration victorienne, David Livingstone, disparu cinq ans auparavant, ce qu’il fit le 10 novembre 1871, près du lac Tanganyika, Dr. Livinsgtone I presume? —, 13ème comte de Derby, qui souhaitait que les animaux de sa ménagerie fussent l’objet d’illustrations. Lord Stanley devint non seulement l’employeur de Lear mais également son mécène, ce qui permit à Edward de voyager de nouveau puis de s’installer plus tard en Italie sans souci matériel, appréciable aubaine d’autant que le géniteur furieusement actif, Jeremiah Lear, s’était éteint et que l’héritage non séminal était fort mince.

Pendant son séjour à Knowsley Hall, l’immense château des Derby, près de Liverpool, Edward Lear se prit d’affection pour les enfants de Lord Stanley, et pour les divertir créa des limericks. Limerick est la ville de République d’Irlande où l’habitude fut prise, au 19ème siècle, de chanter quelques brefs vers au terme de soirées, de mariages. Le limerick est donc devenu un authentique éponyme en franchissant la mer d’Irlande et en Angleterre le mimétisme conduisit à déclamer, toujours en fin de soirée — vraisemblablement jamais à jeun …— quelques vers sur le thème Will you come up to Limerick? En raison du contexte précité, le limerick est donc un poème bref de cinq vers, souvent humoristique,  parfois obscène, construit sur un anapeste et une grille de rimes en AABBA, qui n’a de sens que dans le jeu des mots forts qu’il met en scène, de façon répétitive, à l’instar d’une comptine ou d’une berceuse. Ces premières tentatives furent publiées en 1846 sous le titre de Book of Nonsense, suivi en 1870 de Nonsense Songs and Stories, puis de Laughable Lyrics en 1877.

Le travail très particulier d’Edward Lear a été publié, en 1974, aux éditions Aubier-Flammarion bilingue, par Sylvère Monod et Henri Parisot pour la traduction, sous le titre de « Edward Lear, Poèmes sans sens, Nonsense poems ». Dans leur préface introductive les deux auteurs ont pris la précaution préalable d’avertir le lecteur qu’il s’agissait d’une « entreprise hasardeuse, dont le succès ne saurait être tenu pour assuré ». Hasardeuse peut-être, louable sans aucun doute, d’autant qu’une comparaison a été élaborée avec Lewis Carroll, l’œuvre des deux auteurs hors du commun ayant été soutenue, en 1901, par G.K. Chesterton qui exprimera l’espoir inattendu que le non-sens devienne la littérature de l’avenir. Quant au seul Edward Lear il eut, au milieu du 20ème siècle un défenseur de renom, puisque le célèbre George Orwell affirma, The silly whimsicalness of present-day children’s books could perhaps be partly traced back to him, « La paternité de la fantaisie loufoque des livres pour enfants d’aujourd’hui lui revient peut-être en partie ». Même Aldous Huxley, dont l’œuvre n’a pas nécessairement un caractère désopilant, y est allé de son compliment appuyé, There are few writers whose works I care to read more than once, and one of them is certainly Edward Lear, « Il y a peu d’auteurs dont je me soucie de lire les ouvrages plus d’une fois, et l’un d’entre eux est sans aucun doute Edward Lear ». En matière de limericks, Lear est donc le roi.

Quelques exemples, dont la traduction est, pour certains, une transposition pour maintenir les rimes :

There was on Old Man of Calcutta,
Who perpetually ate bread and butter;
Till a great bit of muffin,
On which he was stuffing,
Choked that horrid Old Man of Calcutta.

Il était un vieillard, natif de Ploërmeur,
Qui, sans arrêt, mangeait des gâteaux et du beurre;
Jusqu’à ce qu’un beignet,
Duquel il s’empiffrait,
Étouffât ce hideux vieillard de Ploërmeur.

There was an Old Man of Marseilles,
Whose daughters wore bottle-green veils;
They caught several fish,
Which they put in a dish,
And sent to their Pa at Marseilles.

Il était un vieil homme, habitant de Marseille,
Dont les filles portaient des voiles vert-bouteille;
Elles prenaient à leurs appâts
De gros poissons qu’elles disposaient sur un plat
Et qu’elles envoyaient à leur père, à Marseille.

There was a Young Person of Ayr,
Whose head was remarkably square:
On the top, in fine weather,
She wore a Gold Feather,
Which dazzled the people of Ayr.

Il y avait une jeune dame, à Liré,
Dont la tête était remarquablement carrée;
Dessus le crâne, par beau temps,
Elle portait une plume de paon,
Ce dont s’ébahissait tout le monde à Liré.

Edward Lear mourut en Italie en 1888, à San Remo, où il s’était installé définitivement. A lire et relire ces limericks aussi insolites que beaux, on ne peut s’empêcher de penser aux belles fabulettes d’Anne Sylvestre, « Une dame de Dijon a fait cuire un gros dindon…Une dame de Calais a fait cuire un gros poulet… » (Toute ressemblante avec des élues de ces deux régions étant purement fortuite). Tout comme dans les limericks une belle musique sortie des mots.