Pauline Peyrade : dans le hameau d’Emily (Les habitantes)

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Voici le second roman de Pauline Peyrade, Les habitantes, où « chiennes, hirondelles, abeilles, héron, peuplier, tremble, champs de chanvres, qu’ils agissent ou non sur les événements, occupent le même plan que les personnages et participent à leur quête ».

Pauline Peyrade avait d’abord écrit des pièces de théâtre, publiées aux éditions des Solitaires Intempestifs, pour lesquelles elle a reçu des prix littéraires : le prix Bernard-Marie Koltès pour sa pièce Poings, en 2019, et le Grand Prix de Littérature dramatique Artcena pour A la carabine, en 2021. Puis le Goncourt du premier roman, en 2023, pour L’âge de détruire, qui paraît alors dans la prestigieuse maison des éditions de Minuit, où sont éditées les pièces de Koltès, Beckett, Pinget – les pièces et les romans, pour Pinget et Beckett ; et aujourd’hui elle signe chez le même éditeur Les habitantes, qui est son nouveau roman.

Quand Alain Robbe-Grillet réfléchissait au Nouveau Roman des éditions de Minuit, dans le courant des années 1950, il y avait alors une crise du roman psychologique ; Robbe-Grillet voulait ainsi construire un monde plus solide, plus immédiat, à la place d’un univers des « significations » (psychologiques, sociales, fonctionnelles) ; un certain nombre de notions étaient selon lui périmées – le personnage, l’histoire, l’engagement, la forme, le contenu… Mais c’est plutôt sur une phrase programmatique de Virginia Woolf que l’on ouvrait L’Âge de détruire : « L’âge de comprendre : l’âge de détruire… Et ainsi de suite » ; et sur des vers d’Emily Brontë… avec la prose de Monique Wittig… que l’on ouvre aujourd’hui Les Habitantes ; c’est dire s’il faut toujours inventer quelque chose et même réinventer la langue…

Pauline Peyrade avait expliqué sur France Culture, à la parution de son premier roman, qu’on se met à écrire « parce qu’il y a une mise en échec de la langue dans la vie ». Elle soulignait que ses textes racontent « le moment où l’on comprend qu’il y a une oppression à l’œuvre » : l’oppression, dans « L’âge de détruire », de la violence qui passe de mère en fille, génération après génération, et dont il faudrait pourtant s’échapper ; l’oppression aujourd’hui dans Les habitantes de ceux et celles qui veulent déloger la narratrice Emily de la vieille maison familiale – héritée de sa grand-mère – où elle vit seule avec sa chienne Loyse…

Dans Les habitantes, il s’agit peut-être surtout d’en revenir aux choses mêmes, de montrer le monde en train de naître sous nos yeux – et même de montrer l’histoire géologique du monde, si l’on en croit les premières pages de ce roman qui nous ramènent cent soixante millions d’années en arrière, quand « la terre d’ici baignait dans une mer tiède et peu profonde, peuplée de coraux »… Il y a certes la menace de la procédure, de la « loi » – pour vendre la maison de Moune. Mais il y a surtout la nature, les champs, les fossés, la forêt ancienne, un ruisseau affluent de la Sereine, la maison située à l’est d’un hameau cerné par les bois, un hameau construit sur un plateau perméable à l’eau… et toutes ces choses qu’Emily sent, ressent mieux que n’importe qui ; avec quoi elle fait corps et âme – soit le chant de la vie d’Emily, vie vécue, expérimentée, dans une certaine mesure insouciante, sans projet particulier, hors normes, butée, sauvage, dans l’éternel présent de l’animalité humaine, dans le plein paysage… « Un clocher pointe derrière les collines, s’enfonce dans les champs. Les blés sont blancs, des langues fondantes luisent près des bermes. Une moiteur monte du sol, se mélange à l’haleine de l’asphalte. Les broussailles, les meules saturent l’air de parfums, feuillages suants, foin fumé. A côté de moi, Loyse somnole, le museau posé sur l’assise du siège. Mes cuisses transpirent, ma jupe s’incruste dans ma peau. Des rafales chaudes s’engouffrent sous mon t-shirt, soulèvent mes cheveux »… C’est la pensivité (selon François Jullien) propre à la littérature de Pauline Peyrade.

Pauline Peyrade, Les habitantes. Minuit, 192 pages, 18 euros (en librairie le 2 janvier)