On oublie combien un écrivain peut être seul. Y compris à Rome, y compris dans un musée. Éric Reinhardt, qui publie L’imparfait, en sait quelque chose.
Fasciné depuis l’enfance par l’Hermaphrodite de la Galleria Borghese, le romancier a décidé de passer une nuit auprès de la sculpture du Bernin. De cette nuit de réclusion volontaire, il tire un récit qui se double d’un conte fantastique mettant en scène trois personnages, Bruno, Emmanuelle et Gloria — un dentiste, une psychanalyste et une chanteuse intersexe —, tous trois résidents au Puy-en-Velay, ville bien connue des pèlerins mais par trop absente des œuvres littéraires.

Tout commence plutôt mal pour l’auteur, qui n’est pas attendu, avant d’être abandonné par son éditrice, puis malmené par Anastasia, l’assistante de la directrice du musée qui voit en lui un alcoolique patenté et qui n’est autre qu’une authentique princesse romaine. Mais le plus prodigieux, dans ce texte à la fois intime et hilarant, c’est que l’auteur fait preuve d’une constante et admirable capacité d’autodérision, notamment quand il s’imagine menotté sous les caméras du monde entier, pour avoir porté atteinte à la statue : « Un écrivain français de seconde zone brise net le sexe de l’Hermaphrodite de la Galleria Borghese ».
Dès le départ, il concède : « Je me dépite aisément », allant jusqu’à dévoiler sans fard ce qui le déchire : « Je resterai quoi qu’il arrive un écrivain entré par effraction, c’est mon destin, en sursis perpétuel ». Et qu’est-ce que la littérature sinon une façon de sonder sans cesse nos désirs et nos tourments ?
Dans le conte fantastique qu’il imagine au contact de l’Hermaphrodite, Reinhardt étudie là encore le désir qui meut les relations amoureuses entre homme et femme, comme entre personnes intersexes. C’est à la fois d’une grande modernité et d’une intemporalité remarquable.
Intimidé, vaguement angoissé, en proie à des cauchemars, l’auteur n’en cesse pas moins de naviguer entre mythologie, expérience intérieure et romanesque. Au fil des pages, ces trois pôles s’entrelacent pour mieux dire le désir, l’acte d’écrire et questionner l’évolution du rapport amoureux. De sorte que c’est une véritable et passionnante aventure que Reinhardt donne à lire, en entremêlant constamment, jusqu’à ce que les frontières et les discours se brouillent, les deux histoires : la sienne et celle du conte qu’il est en train d’imaginer.
L’auteur lui-même a si bien préparé sa nuit romaine qu’il s’est très tôt mis en quête d’un costume digne d’un film de Buñuel qui fait de lui un personnage à part entière. Un accoutrement que personne ne remarque, mais dont il espère qu’il saura attendrir l’Hermaphrodite : « Je ressemble à un écrivain français qui n’en mène pas large déguisé en bandit italien des années quatre-vingt ».
Après avoir longtemps atermoyé, c’est comme un malfrat qu’il s’approchera de la statue, mais toujours en écrivain, puisque c’est à son contact qu’il croit déceler enfin d’où lui vient sa manière de travailler, cherchant toujours à donner naissance à des livres composites. Emmitouflé dans une couette blanche, l’écrivain-malfrat retarde le moment de rejoindre la statue qui lui inspire tant d’amour. C’est l’acmé du livre. Après Sarah, Susanne et l’écrivain, voici Hermaphrodite et l’écrivain.
Sachant cela, on pourrait très bien passer des jours entiers à lire et relire ce livre éminemment cinématographique, prisonnier d’un temps dilaté où Boulgakov côtoie le Caravage et Vivant Denon ; le chanteur Moby, les sculptures du Bernin ou Cassavetes. Méditant sur le silence, l’auteur se questionne sur la beauté de certains albums, qui peuvent vous accompagner toute une vie : « Je me laisse secourir par la puissante nostalgie intrinsèque de cet album inconsolable ».

À la fin, on garde en mémoire le très beau développement consacré à saint Jérôme — « la grâce seule du cerveau de l’écrivain engagé à la vie à la mort dans ses phrases », écrit-il —, ou bien l’image des Métamorphoses d’Ovide qu’il déclame dans les travées de la Galleria Borghese. Mais surtout, on se souvient du bel hommage qu’il rend à sa femme, une dizaine d’années après La chambre des époux, dans ce qui est sans nul doute la plus belle page du livre : « Quand j’ai rencontré ma femme, elle n’était pas tout à fait mon genre elle non plus, ce sont ses yeux qui m’ont d’abord fasciné, la force abrupte et minérale de sa présence, sa densité métaphysique, son extrême intelligence, la singularité métallique de ses gestes, de ses postures, comme s’ils étaient des sculptures. Cela fait trente-quatre ans que je vis avec elle. J’ai appris à aimer ce qui ne correspondait pas à mes goûts et ce chemin est infini, s’enrichit d’année en année et fait qu’aujourd’hui elle me plaît comme aucune autre femme coïncidant avec mes goûts les plus ancrés, n’aurait pu, j’en suis certain, y parvenir ».
On aurait tort de voir dans L’imparfait un simple hymne à l’Hermaphrodite ou un volume de plus de la collection « Ma nuit au musée ». C’est, bien davantage, une invitation dans un autre espace-temps, l’essence même d’une œuvre – le plus beau livre d’Éric Reinhardt peut-être à ce jour.
Éric Reinhardt, L’imparfait, éditions Stock, en librairie le 7 janvier 2026, 272 pages, 19,90€.