Léa Bismuth s’empare du dernier texte que Blanqui écrivit dans sa dernière prison – au fort Taureau, dans la baie de Morlaix – et qui était resté totalement négligé jusqu’à aujourd’hui (comme le disait déjà Walter Benjamin il y a bien longtemps). C’est le texte L’Eternité par les astres, où Blanqui écrit : « Je me réfugie dans les astres où l’on peut se promener sans contrainte. »
Dans ce texte se déploie « le ciel où les hommes du XIXè siècle ont vu les étoiles », disait Benjamin (dans Paris, capitale du XIXè siècle). L’Eternité par les astres est sans doute le texte le plus surprenant de Blanqui – qui nous révèle quoi ? que le conspirateur (fondateur du journal Ni Dieu ni Maître, en 1879), révolutionnaire et socialiste était en même temps « occultiste » ?… et que personne ne le savait, comme l’a dit Philippe Muray dans Le 19 siècle à travers les âges (L’Infini, Denoël 1984). Mais Muray n’avait peut-être pas vu que ce texte était crypté et que son auteur le dissimulait à peine, dit Léa Bismuth ; elle dit surtout que « le programme politique de Blanqui s’y trouve en réalité développé point par point » – sous couvert de comètes qui incarnent dans ces pages des créatures qui ressemblent à s’y méprendre aux « révolutionnaires sur les barricades » – qui eux-mêmes appelaient Blanqui « le Martyr », « l’Enfermé » (titre de L’Enfermé que Gustave Geffroy retiendra pour sa vie de Blanqui : « Blanqui L’Enfermé », rééditée chez L’Amourier Editions, en 2015, avec une préface de Bernard Noël et des dessins d’Ernest Pignon-Ernest).
Dans Etoiles communes, Léa Bismuth entend redonner de la puissance « aux mots dérobés ». On se souvient de Georges Bataille dans la revue Documents, en 1929 : « Un dictionnaire commencerait à partir du moment où il ne donnerait plus le sens mais les besognes des mots » (Nouvelles Editions Place, 2020). Léa Bismuth a quant à elle dirigé un livre collectif (et une exposition) sous le titre « La Besogne des images » (Filigranes Editions, 2019). A l’époque, elle était en train d’écrire son livre, où elle commence donc par s’emparer du texte de Louis Auguste Blanqui (1805-1881), en qui Marx reconnaissait qu’il était « la tête et le cœur du parti prolétaire en France », comme l’avait souligné Bernard Noël dans son indispensable Dictionnaire de la Commune (L’Amourier Editions, 2021). Léa Bismuth en vient vite à ce mot « prolétaire » (avec Rancière), mais aussi au mot « Commune » (avec Kristin Ross), au mot « Terriens » (Avec Anders), au mot « cosmopolitique » (avec Stengers), au mot « écologie » – écologie sociale, mentale, environnementale (avec Guattari) ; à l’ « afrofuturisme » avec Frédéric Neyrat, et au mot « imagination » en acte et en œuvre ; mais aussi à la désidération et les artistes du Land Art… C’est dire si le livre de Léa Bismuth demande à être lu, vu, perçu, senti – comme le ciel lui-même (sinon, à quoi bon le ciel ?)
Léa Bismuth s’est elle-même retrouvée sous le ciel d’une Amérique sidérale – à Marfa au Texas, à neuf mille kilomètres de chez elle, où elle avait postulé pour un programme de la Villa Albertine – en plein désert et où elle dit avoir surtout fait une découverte : celle de l’espace, dans une maison cernée par le désert de Chihuahua – où elle a transposé la baie de Morlaix… Marfa est une ville-musée – où il y a le fantôme d’un artiste en particulier : Donald Judd qui s’y était installé dans les années 1970, et où il y a aujourd’hui la Donald Judd Foundation ; Judd qui a été un maillon dans l’histoire de l’art états-unien, « par le refus des formes organiques et la mise en avant de la suprématie de la géométrie, à la recherche de l’espace lui-même (…)», comme le résume Léa Bismuth – qui reconnaît aussi que tout chez lui semble au strict opposé de Blanqui, qu’elle est pourtant venue chercher ici… Reste qu’ils ont quand même tous les deux un lien – ce lien de l’espace sidéral ou désertique… Rappelons que Judd a fabriqué des objets spatiaux, comme son célèbre parallélépipède qui n’invente ni temps ni espace au-delà de lui-même – qui ne représente rien comme l’avait dit Georges Didi-Huberman dans Ce que nous voyons, ce qui nous regarde (Minuit, 1992) – livre qui s’ouvrait sur ces mots : « Ce que nous voyons ne vaut – ne vit – à nos yeux que par ce qui nous regarde », et que Didi-Huberman appelait l’inéluctable scission du voir et avec Joyce l’ »inéluctable modalité du visible ».
C’est peut-être là que Léa Bismuth retrouve la besogne des images après celle des mots – quand par exemple elle apprend la mort de Bruno Latour, alors qu’elle vient d’arriver à Marfa le 9 octobre 2022, où elle lit aussitôt l’hommage que lui a rendu Patrice Maniglier dans la revue AOC, qui cite Latour déclarant que le seul grand événement de l’année à ses yeux est le lancement du James Webb Telescope (la mort de Latour étant comme le crash de ce formidable instrument, disait Maniglier)… Soit les images colorées et scintillantes à outrance envoyées par le JWT depuis les profondeurs du cosmos… Mais aussi une image très ancienne qui lui revient (à Léa Bismuth) en pensant à Bruno Latour, en repensant à Blanqui : l’image de L’Astronome de Vermeer (1668), comme pour chasser les incubes et les succubes… pour chasser la mélancolie, la perversité de notre temps… Blanqui : « Est-il possible de changer le cours de choses ? Un autre scénario est-il imaginable ? » Léa Bismuth soutient que c’est la seule question réellement révolutionnaire.
Léa Bismuth, Etoiles communes : Vers une écologie cosmique. Actes Sud, 192 pages, 22 euros