Le XXIᵉ siècle a commencé le 1er janvier 2001 et se terminera le 31 décembre 2100, disait-on.
C’était exact au moment où cette phrase a été formulée. Ça ne l’est plus. Les calculs prévisionnels qui fixaient la durée du siècle n’avaient pas intégré l’accélération expansive et exponentielle du monde. Ils raisonnaient encore en temps linéaire, en continuité historique, en futur éloigné. Or la vitesse a changé de nature. Elle n’est plus un phénomène parmi d’autres : elle est devenue la condition même du réel. Le futur ne s’éloigne plus, il se rapproche. J’avance ceci sans métaphore : le 31 décembre 2100 s’est rapproché de nous, il coïncidera avec le 1er janvier 2026.
Ce basculement n’a pas produit de nouveaux dieux. Il a rendu impossibles les anciens. Le monde d’hier — antique, oui, antique comme hier soir — fonctionnait par climax. Les grands succès comme les grands échecs étaient des pics. Le public, nous, levions la tête vers le ciel noir étoilé. Verticalité des stars. De la star. Chaque figure majeure était un sommet indépassable. On se demandait sincèrement : qui pourrait surpasser Garbo ? Marilyn ? Callas ? Nirvana ? Nina Simone ? Proust ? Duras ? Genet ? Ils étaient le ciel à eux seuls. Tout pouvait finir avec eux. Et c’est précisément pour cela qu’ils nous faisaient autant de bien que de mal : ils exténuaient nos sensibilités, nous crucifiaient de sublime et d’abîme, nous condamnaient à vivre sous l’ombre d’un absolu.
Ce régime était vertical, hiérarchique, tragique. Il produisait des dieux et des ruines. Il organisait le monde autour de figures totales, à la fois salvatrices et écrasantes. L’histoire avançait par sommets et par chutes. On gagnait en intensité ce qu’on perdait en respirabilité. Ce monde n’a pas disparu par manque de grandeur. Il a disparu par saturation.
Depuis quelques années, quelque chose travaille la musique contemporaine à bas bruit. Un glissement lent mais décisif. Longtemps, deux mondes se sont regardés sans se toucher : la techno et le rap français. Nés à la même époque, issus des marges, ils n’ont jamais raconté la même histoire. La techno venait de Détroit, des machines, de la répétition, de la transe sans paroles. Le rap français s’est imposé comme une voix, une adresse, une parole sociale et politique incarnée. D’un côté, le corps collectif ; de l’autre, le « je ».
Pendant longtemps, ces deux récits ont semblé incompatibles. Codes, publics, géographies, tout les séparait. Le rap regardait la techno avec méfiance, parfois avec mépris. La techno avançait sans se soucier de ce que le rap racontait. Deux solitudes parallèles.
Puis le monde a changé. Le streaming a aplani les hiérarchies. Les outils se sont démocratisés. Les références ont circulé librement. Une génération est apparue pour qui les genres ne sont plus des territoires à défendre mais des matériaux à combiner. Le rap s’est mis à danser. La techno a accepté la voix, le texte, le récit minimal. Non pour théoriser une fusion, mais pour produire des effets : faire vibrer, faire rester.

C’est dans ce paysage qu’AYMCE apparaît. Le mot est important : apparaître.
AYMCE est une apparition. Je ne l’ai pas découvert par un album, ni même par une chanson entière, mais par Instagram. Quelques secondes seulement. Toujours les mêmes. Non l’identité, mais la répétition du même : l’introduction de Les deux, repostée, fragmentée, rhizomatique. Une ritournelle simple, immédiate, presque enfantine — au sens d’une enfance de l’art — qui entre dans la tête sans demander la permission.
Et pourtant, quelque chose résiste. Tout semble simple, mais ce simple n’est pas donné. Les mots sont clairs, mais le sens ne se livre pas tout de suite. C’est ça, mais pas complètement ça. C’est ça et autre chose. Le cerveau mémorise, répète, cherche. Les deux fonctionne comme une boucle incomplète, un bug doux : parfaitement ajusté à l’économie de l’attention, mais avec juste assez d’opacité pour ne pas s’épuiser, pour se répandre, se déployer.
Autre paradoxe : le morceau donne l’impression de venir de la rue, par son langage et sa frontalité, tout en affichant un son extrêmement propre, maîtrisé, sophistiqué. Rien de bricolé. AYMCE n’apparaît pas comme un amateur qui perce par hasard, mais comme une figure déjà pensée pour la circulation virale. Il n’arrive pas avec un manifeste. Il arrive par fragments. On ne le découvre pas : on le reconnaît. Viendrait-il de l’avenir ?
Je me suis méfié de mon enthousiasme. Car ce que j’éprouve pour AYMCE relève du kif. Pas du choc esthétique absolu. Rien de comparable à ce que j’ai ressenti à l’écoute du premier album de Tamino, chef-d’œuvre immédiat, classique instantané. Ici, c’est autre chose : un plaisir plus léger, mais durable. Une intensité déplacée, moins démonstrative, plus insistante. Une intensité sans climax. Une présence qui ne s’impose pas, mais qui persiste.
Les deux parle d’un fils qui fait une déclaration à sa mère : il aime les deux. Point.
Pas de coming-out dramatique. Pas de drapeau. Pas de revendication. Pas de pathos. Zéro douleur exhibée, mais zéro cynisme aussi. La chanson fonctionne comme une phrase visuelle en trois temps : je dis / je me tais / il n’y a plus rien à dire. Un geste. Un trait. Pas de débat. Pas d’explication. Ce qui compte, ce n’est pas le message, mais le style : le flow, le flux, la vibe. Et surtout cette retenue qui fait mal. En filigrane : Pagnol, Annie Ernaux, Mommy de Xavier Dolan. L’intime comme lieu politique.

Pourquoi cette musique me rend-elle joyeux ? Pas euphorique. Joyeux d’une joie calme, souriante et grave. Une vitalité paradoxale. Une énergie qui circule sans chercher à renverser quoi que ce soit. Les deux ne veut pas changer le monde. Elle ne le critique pas frontalement non plus. Elle arrive après. Après Orelsan. Après Eddy de Pretto. Après #MeToo. Après les grands moments de conscience collective. Un après lucide, non amnésique. Un regard légèrement déplacé, comme s’il parlait depuis un temps très proche et pourtant pas tout à fait le nôtre. Une génération encore non répertoriée.
En écrivant ce texte, une évidence s’est imposée. Roland Barthes aurait fait une entrée AYMCEdans Mythologies. Non pour analyser un phénomène, mais pour décrire un signe. Ce qui me frappe chez AYMCE, ce n’est pas sa singularité spectaculaire, mais sa justesse sémiologique. Il ne représente pas le monde : il indique un déplacement du monde.
C’est là que Pasolini revient. Pasolini parlait de la disparition des lucioles. Il voyait dans leur extinction le signe d’un monde écrasé par une lumière totale — industrielle, capitaliste, autoritaire — qui avait détruit les dernières formes de pureté archaïque. Longtemps, j’ai cru que nous vivrions après les lucioles. J’ai commencé ma vie dans ce monde-là. En 2014, auprès des jeunes du Refuge, j’avais intitulé Les lucioles le livre que nous avions fait ensemble. Un titre pour dire ce qui manquait et ce que nous cherchions malgré tout à préserver.
Ce que Pasolini ne pouvait pas voir, c’est que les lucioles ne disparaissent pas toujours. Parfois, elles reviennent autrement. Elles n’éclairent plus le ciel. Elles apparaissent au ras du sol. Discrètes. Fragmentaires. Non héroïques. Multiples. Le sensible ne se concentre plus : il se diffracte.
AYMCE apparaît là.
Non comme une star.
Non comme une victime.
Non comme un rôle.
Comme la première luciole.
L’humain n’est pas remplacé. Il est déplacé.
La question n’est plus : que faire ?
La question est devenue : qui reste capable de choisir quand tout devient possible ?
Je publie ce texte dans Diacritik pour clore un journal commencé en 2013, et avec lui un certain régime du monde. Cent trente textes. Le premier s’appelait 130. Il est arrivé quelques heures après le Bataclan. Ce cycle a accompagné un monde qui cherchait ses mots, ses sommets, ses récits. Ce monde arrive à son terme. Non par échec, mais par transformation.
À celles et ceux qui liront après : n’attendez pas de phares. Regardez désormais au ras du sol. Les lucioles sont revenues !