On se souvient de la célèbre formule de Baudelaire selon laquelle la Révolution aurait été « faite par des voluptueux »… Mais peut-être aussi – et plus encore – par les petits écrivains, les scribouillards, les « Rousseau des ruisseaux » nous dit aujourd’hui le grand historien américain Robert Darnton.
La formule de Baudelaire inversait le lieu commun de l’image bien établie de ces incorruptibles au visage émacié et aux mœurs austères, « ou de ces impitoyables épurateurs au regard limpide et aux joues d’angelots », comme le soulignait Guy Scarpetta dans La Guimard (Gallimard, 2008), où il racontait – à la toute fin de son roman – la dernière grande orgie de l’Ancien Régime, au printemps 1789, quelques semaines avant la prise de la Bastille…
« La Bastille dévoilée » : c’est justement un des thèmes de La condition d’écrivain, le nouveau livre de Robert Darnton, où l’on découvre donc que la Révolution a peut-être plutôt été faite par les petits écrivains, les écrivassiers, scribouillards, les littérateurs des bas-fonds – les « Rousseau des ruisseaux », ceux que Voltaire qualifiait aussi de « pauvres diables », car dans cette histoire de la culture et de la révolution dans la France du XVIIIè siècle, il faut avoir en tête l’opposition Voltaire/Rousseau qui définissait alors la lutte pour l’accaparement des « biens symboliques » spécifiques au champ littéraire, dit Robert Darnton, qui s’inspire donc de Pierre Bourdieu en envisageant ainsi la France littéraire comme un « champ » fait de rapports de pouvoir organisés autour de deux antipodes, « soit les positions idéologiques et esthétiques respectivement incarnées par Voltaire et Rousseau ».
La théorie des champs est un acquis scientifique incontournable de la sociologie – mais aussi de l’histoire quand on voit Robert Darnton s’en emparer pour « ramener sur terre les Lumières », comme il l’avait déjà écrit dans son ouvrage « Bohème littéraire et Révolution. Le monde des livres au XVIIIè siècle » (Gallimard/Seuil, Hautes études, Paris, 1983) – où il disait que « l’étude des carrières, pour démodée qu’elle puisse apparaître, peut fournir un correctif nécessaire à l’étude plus abstraite des idées et des idéologies » ; où il disait encore que « les origines intellectuelles de la Révolution et les caractères de sa politique peuvent être mieux compris si l’on descend du niveau de l’Encyclopédie et du podium pour gagner les ruelles de la bohème littéraire » –où des hommes comme Brissot, d’Arnaud, Morellet, Manuel… produisent les journaux, les pamphlets, les placards, les chansons et les rumeurs qui « alimentaient les querelles personnelles et les rivalités de factions pour en faire un combat idéologique mettant en jeu le destin de la France ».
C’est donc cette histoire que Darnton reprend dans La condition d’écrivain (un peu comme Bernard Lahire nous avait raconté « la double vie des écrivains » dans La condition littéraire, aux éditions de La Découverte, en 2006) – et où l’on voit tous ces « pauvres diables » à l’œuvre, incapables de vivre de leur plume, qui siègent parfois à l’Académie mais qui dorment sous les combles ; qui vivent dans les cafés et se nourrissent de « rimes et d’espérance », comme le disait Voltaire ; qui en somme sont comme autant de « neveux de Rameau »… (On se souvient du singulier personnage de Diderot, « quelquefois maigre et hâve comme un malade au dernier degré de la consomption » et, le mois suivant, « gras et replet comme s’il n’avait pas quitté la table d’un financier.»)
Darnton écrit ici ces vies – d’André Morellet, François-Thomas-Marie de Baculard d’Arnaud et Pierre-Louis Manuel – parce qu’elles peuvent être presque parfaitement documentées sous l’Ancien Régime et au cours de la Révolution : trois cas qui ont suffisamment de points communs pour autoriser un certain nombre de conclusions au sujet de la condition d’écrivain tout au long de ces années cruciales de l’histoire française. Robert Darnton qui s’exprime simultanément dans le dernier numéro de la NRF à propos de la censure qui s’enracine dans l’Amérique profonde d’aujourd’hui, l’Amérique d’en bas, où l’on voit que le « puritanisme des XVIIè et XVIIIè siècles s’est transformé en une pudibonderie profonde » que Trump ne fait sans doute qu’exploiter… C’est là le Fort-Da visible de l’Histoire – soit tous ces phénomènes sur lesquels Freud s’est guidé pour inventer la pulsion de mort, dont les révolutionnaires issus des bas-fonds de la littérature ont été les victimes (tandis que les monuments de Voltaire et de Rousseau restent face à face dans la crypte du Panthéon)…
La condition d’écrivain. Culture et Révolution dans la France du XVIIIè siècle, de Robert Darnton. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Frédéric Joly. Editions Gallimard, 220 pages – 22€.
La Nouvelle Revue Française/ n°663/Bibliothèques : la nouvelle bataille du livre. Sous la direction d’Olivia Gesbert. Gallimard, 160 pages, 20€.