Correspondances… (Jane Austen, Simone Weil, Pierre Goldman)

Ayant accès à la correspondance de Maurice Blanchot (pour son travail d’éditeur), Richard Millet dit dans son récit Place des Pensées (Gallimard, 2007) que le courrier manuscrit est « le surgissement de l’autre dans l’attente, dans le différé (et la différence) de sa parole, de son altérité scripturaire » ; c’est une grâce, dit-il ; la correspondance est une grâce « pour qui vit dans la solitude contemporaine, s’insurgeant contre le fantasme néototalitaire de la communication globalisante, de la transparence, du refus du silence, du secret, du retrait, de la nuit. »

C’est assurément vrai pour Maurice Blanchot, « partenaire invisible » comme l’a dit son biographe Christophe Bident (Champ Vallon, 1998) ; mais aussi pour quelqu’un comme Pierre Goldman dont les éditions Séguier nous donnent à lire aujourd’hui ses « Lettres à K. » – à la femme qu’il aime, Christiane, qui a elle-même pris la décision de les faire paraître (grâce aussi à Chris Marker pour qui elle a travaillé et qui avait mis toutes ces lettres en sécurité) – qu’on peut donc lire aujourd’hui : les lettres de Pierre Goldman à Christiane Succab-Goldman, qu’il avait épousée à la prison de Fresnes en août 1976, où il avait été enfermé pour différents braquages, avant de se faire assassiner trois ans plus tard par un commando d’extrême droite, en pleine rue, à Paris… Le cinéaste Cédric Kahn a raconté cette histoire dans Le Procès Goldman (2023) ; mais qui n’a guère évoqué pour Christiane Succab-Goldman que la phrase de Sartre qu’elle a entendue dans une archive radiophonique sur l’écrivain Pierre Michon : « On entre dans un mort comme dans un moulin. »

Pierre Goldman raconte dans ses lettres ses lectures de Sartre, de Roth (Portnoy), ses amis Régis Debray, Michel Butel, Hélène Cixous ; il y dit surtout son amour pour sa déesse K. – qui « a éclaté » dans cette vie de prisonnier, où il dit s’être habitué jusqu’à s’y complaire « dangereusement ». Sa devise est : « je suis un Juif de l’exil, sans Terre promise, heureux de ce déracinement, enraciné dans le déracinement.» Il disait encore : « Je suis séparé de l’histoire occidentale par des siècles de haine et d’humiliations et de meurtres. » Il a signé un très beau livre : Souvenirs obscurs d’un Juif polonais né en France. C’est un être solaire, dit son éditeur – « épris de la vie, n’acceptant jamais les rôles auxquels on l’assignait, toujours en mouvement jusqu’à l’épuisement. » C’est surtout ici un épistolier passionné, un peu comme Jane Austen dont on peut lire aussi aujourd’hui la correspondance inédite avec sa sœur Cassandra (Ma chère Cassandra), où c’est évidemment tout autre chose, plus de deux siècles en arrière, où elle dit avoir atteint « le véritable summum de l’art épistolaire, qui consiste (…) à s’exprimer sur le papier tout comme l’on s’adresserait de vive voix à son correspondant » (ce qu’elle appelle aussi « causer à en perdre haleine ») – et où elle annonce souvent n’avoir rien à dire… et donc être en mesure de pouvoir donner libre court à son génie – « debout en bout » (dit-elle).

Comme l’a écrit Pietro Citati (1930-2022) dans ses Portraits de femmes (Gallimard, 2001), une fois achevée la lecture de ces lettres, nous nous demandons : « Mais Jane Austen, cette Diane XVIIIè siècle, était-elle vraiment un écrivain ? » – ou bien : « Comment cette petite brune lumineuse a-t-elle pu écrire un chef-d’œuvre d’architecture musicale comme Emma, ou Persuasion, si intense et si douloureux ? » Car il n’y a jamais la trace, l’ombre ou le signe d’une blessure dans ses lettres – où il y a plutôt les bals, les chapeaux, les tartes aux pommes (« qui ont une grande part à notre bonheur domestique », dit-elle elle-même). Il y a bien ses frères, tous plus ou moins partis à la guerre – notamment Frank Austen qui a mené une brillante carrière dans la Royal Navy et qui a participé à de nombreuses batailles navales en Méditerranée, capitaine sur son propre vaisseau ; mais, justement, c’est l’occasion pour les deux sœurs d’être très au fait des noms de bateaux… et du rôle de chacun dans la guerre ; les bateaux plutôt que la mort ; la mort n’existant pas ; dans ces lettres, il n’y a qu’une vraie tragédie : la mort des arbres, comme elle le raconte à Cassandra dans le récit d’une tempête, le 8 novembre 1800 – en post-scriptum

Jane Austen n’écrivait pour ainsi dire que des lettres enjouées, tout comme ses livres devaient avoir une fin heureuse : un mariage (mais elle n’aurait sans doute pas imaginé le mariage de Pierre Goldman avec Christiane). Pierre Goldman non plus n’assombrit jamais les choses dans ses lettres, non pas pour dire le bonheur de la prison comme l’avait fait une autre Diane XVIIIè siècle, Marie de Staal-Delaunay dans ses Mémoires, mais comme lui-même sait le faire, en parlant par exemple d’Armstrong à Christiane, en lui racontant le musée du Jazz à New Orleans, ou encore en lui racontant qu’Hélène Cixous lui a envoyé son dernier livre, La (Gallimard, 1976), qu’il trouve très beau… Au fond, avec Pierre Goldman comme avec Jane Austen, on a des lettres qui nous disent que « l’attention est la première forme de l’amour », pour reprendre ici des mots de Simone Weil dont les éditions Rivages nous donnent à lire un bref texte (intense) : L’attention pure… Car avec les lettres, le réel apparaît : « la condition est que l’attention soit un regard et non un attachement », dit Simone Weil…

Pierre Goldman, Lettres à K. Textes réunis et commentés par Christiane Succab-Goldman. Éditions Séguier, 528 pages – 25 euros.

Jane Austen, Ma chère Cassandra (lettres à sa sœur). Traduit par Constance Lacroix. Présenté et annoté par Constance Lacroix et Emmanuelle Boizet. Éditions Finitude, 576 pages/ 32 euros

Simone Weil, L’attention pure. Préface de Thomas Dommange. Éditions Rivages – Petite Bibliothèque Rivages, 110 pages/7,50 euros