Mathieu Potte-Bonneville

« La reprise est la réalité, le sérieux de l’existence. Celui qui veut la reprise a mûri dans le sérieux : celui-là vit. Il ne galope pas comme un gamin » lance, avec vigueur et force, Kierkegaard pour venir définir la reprise, ce grand et intrépide principe de vie qu’il voit naître à l’horizon vital de chaque homme qui entend se déprendre du passé, en dépasser les atermoiements contrits et se livrer pleinement à l’instant présent qui ne cesse de venir à soi dans l’étourdissement de l’immanence.

Colette à la fin de sa vie

Comment finir ? Comment s’achève l’œuvre d’un écrivain ? Comment son écriture vieillit-elle ? En un mot : existe-t-il un âge littéraire des écrivains ? Ce sont à ces questions délicates et rarement posées que s’est récemment attaqué un essai aussi neuf que stimulant de Marie-Odile André, Pour une sociopoétique du vieillissement littéraire, paru chez Honoré Champion.
Interrogeant aussi bien Colette dont elle est l’une des éminentes spécialistes que l’œuvre d’Annie Ernaux, aussi bien Robert Pinget que Simone de Beauvoir, Marie-Odile André se met en quête des différentes manières de vieillir qui, chacune, dévoilent un rapport souvent méconnu au temps et à l’écriture. Diacritik a ainsi souhaité, le temps d’un grand entretien, revenir avec Marie-Odile André sur les questions nombreuses soulevées par cet essai sur l’écrivain en vieil escargot, comme elle le dit.

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure » : cette phrase, ouvrant à la Recherche, Proust mis trois ans à l’écrire.
« J’étais couché depuis une heure environ », « Jusque vers l’âge de vingt ans, je dormis la nuit » sont deux tentatives rayées, il serait parfois bon de ne pas connaître les essais avortés et autres brouillons raturés, pour en rester à l’incipit parfait, musical, énigmatique dans son évidence, cette magie qu’explore justement Laurent Nunez dans L’Énigme des premières phrases (Grasset).

Eugène et les églantines © Hervé Guibert
Eugène et les églantines © Hervé Guibert

« Tout ici semble écrit dans le langage d’un vent de dégel », s’exclamait impétueusement Nietzsche dans sa préface au Gai Savoir en une formule qui pourrait servir de préambule et de guide idéal à la lecture de Fraudeur et À la cyprine d’Eugène Savitzkaya.

Eugène Savitzkaya qui vient d’être couronné, mardi 1er décembre, par le prix Rossel, 2015, pour Fraudeur.