« Ce qu’il fallait faire, c’était un nouveau récit, une histoire nouvelle racontée à travers le prisme de notre lutte […] Ce n’était pas seulement notre histoire mais l’histoire du monde, transformée en arme pour servir nos nobles desseins […] S’ils avaient leurs champions, nous devions avoir les nôtres cachés quelque part ». Ta-Nehisi Coates, Une Colère noire – Lettre à mon fils

C’est bien à l’entrée dans l’histoire du difficile accès à la liberté d’une « championne » invisible que le roman de Colson Whitehead, Underground railroad, convie son lecteur ;

Le recueil de neuf courts essais de Brit Bennett, Je ne sais pas quoi faire des gentils Blancs, part d’un constat qui pourrait sembler plein d’espoir : sans doute la jeune romancière, née en 1990, est-elle la première femme noire de sa famille à être entourée « d’autant de Blancs gentils ». Mais ce recul apparent du racisme n’est-il pas une forme « d’autoglorification » ? « Quel privilège que d’essayer que de paraître bon, alors que nous autres, nous voulons paraître dignes de vivre ».

« Ce qu’il fallait faire, c’était un nouveau récit, une histoire nouvelle racontée à travers le prisme de notre lutte […] Ce n’était pas seulement notre histoire mais l’histoire du monde, transformée en arme pour servir nos nobles desseins […] S’ils avaient leurs champions, nous devions avoir les nôtres cachés quelque part ». Ta-Nehisi Coates, Une Colère noire – Lettre à mon fils

C’est bien à l’entrée dans l’histoire du difficile accès à la liberté d’une « championne » invisible que le roman de Colson Whitehead, Underground railroad, convie son lecteur ; un personnage, Cora, créé entre imagination et faits attestés. Si l’on a parfois quelques doutes sur l’attribution d’un prix littéraire, ce n’est pas le cas de ce roman qui, aux États-Unis, a reçu le National Book Award et le prix Pulitzer. En France il a été dans le Palmarès 2017 Le Point des 25 meilleurs livres de l’année et a reçu le prix du Meilleur roman étranger 2017 de Lire.

Parmi d’autres, trois livres récemment publiés — Heather, par-dessus tout de Matthew Weiner, Requiem pour le rêve américain de Noam Chomsky et Le procès de l’Amérique de Ta-Nehisi Coates — sont trois manières (fictionnelle pour Weiner, plus théorique pour Chomsky et Coates) de porter un même constat : l’Amérique (ou les états désunis) est un territoire éclaté, profondément divisé par de multiples partages liés à la couleur de peau, à la classe sociale, à l’argent.
Ces livres sont donc trois « réquisitoires implacables », pour reprendre les mots de Christiane Taubira en préface à la nouvelle Colère noire de Ta-Nehisi Coates, face à un « système pluriséculaire d’oppression ». Ce sont trois « Plaidoyers pour une réparation » enfin, sous-titre du Procès de l’Amérique, puisque déconstruire cette oppression, exposer les « dix principes de concentration de la richesse et du pouvoir » (Chomsky) ou incarner la scise à travers les personnages romanesques de Weiner, c’est offrir un recul.

C’est d’abord depuis l’intime que Ta-Nahesi Coates exprime sa colère. Dans une adresse à son « fils », Samori, âgé de quinze ans (« la Lutte est inscrite en toi, Samori — tu portes le nom de Samory Touré, qui a lutté contre les colonisateurs français pour le droit de jouir de son propre corps noir »), à des « fils » au pluriel aussi puisque rien ne vient limiter ce mot ou lui donner un nombre. Mais l’adresse doit être lue, aussi, dans une histoire américaine et une filiation, un « héritage » : « détruire le corps d’un noir », battre, abattre. L’adresse est rappel mais aussi alerte et manifeste, « voilà tes racines de noir : ne t’endors pas, c’est une question de survie ».