Megan Hunter, née en 1984 à Manchester, est poète. Elle investit pour la première fois le roman avec La Fin d’où nous partons. Plus encore, elle se saisit du roman d’anticipation, genre par essence hybride, croisant peurs ancestrales, désenchantement présent et angoisses futuristes. Elle en fait la forme romanesque à même de dire l’intériorité complexe d’une jeune mère et les désordres climatiques et politiques d’un moment. La fin d’où nous partons narre une double crise, intime et collective, dans un texte qui tient de l’épopée à rebours, une fois réduite en fragments de prose par l’apocalypse.

William Marx

Après son brillant essai sur La Haine de la littérature, William Marx revient en cette rentrée d’hiver avec Un savoir gai, nouvel essai qui, aussi neuf qu’incisif, porte sur le désir homosexuel et le rapport spécifique qu’il entretient au beau et à la vérité. Si l’essayiste y évoque sa vie érotique mais aussi bien la figure d’un Jésus homophile et convoque tour à tour amour, drague et fantasme, le propos de William Marx se fait politique, questionnant l’hétérocentrisme indéfectible de la société.
Dans un alphabet du désir où il apostrophe l’expérience de chacun, Marx offre un essai qui ne peut manquer de soulever de fécondes questions. L’occasion pour Diacritik de revenir avec son auteur sur ses fragments du désir homosexuel le temps d’un grand entretien.

Conrad Aiken, portrait par sa dernière femme

Et maintenant, prendre la pluie sur le menton et le monde sur le cœur. 
Conrad Aiken, Le Grand Cercle (La Barque, 2017)

Les livres de Conrad Aiken (Savannah, Géorgie, 1889-1973), « père spirituel » de Malcolm Lowry, qui joua un rôle déterminant dans la reconnaissance d’Emily Dickinson, copain de promo de T.S. Eliot à Harvard, fervent lecteur, entre autres, de Melville et Shakespeare, très certainement de Joyce, prix Pulitzer pour sa poésie en 1929, sont presque tous indisponibles aux États-Unis. Nous avons en France la chance de voir son œuvre éditée principalement par Philippe Blanchon (éditions La Nerthe) et Olivier Gallon (éditions La Barque). A ce jour, sur une bonne vingtaine de recueils de poèmes, une centaine de nouvelles et quelques romans, neuf traductions françaises ont vu le jour. À portée de lecteur, huit (le premier étant épuisé) ouvrages tous exceptionnels, écrits à différentes périodes de sa vie, une promesse monumentale qui devrait, notamment grâce à la ténacité de La Barque, conquérir un vaste public.

 

 

 

 

Dans L’homme de génie et la mélancolie, renommé par Jackie Pigeaud et attribué à Aristote, on apprend que les poètes sont sujets aux flatulences. La cuisson trop forte de leur bile les remplit d’une fumée noire qui ballonne leurs boyaux et sort par leur bouche en flot de paroles. Les « inspirés », au sens propre, sont des hommes dans lesquels quelqu’un ou quelque chose souffle (in+spirare). Dans son Dialogue sur l’amour, pour expliquer l’enthousiasme en quoi consiste l’inspiration, Plutarque fait un parallèle : on appelle « en-thousiasmé » l’homme qui a « le dieu dedans » (en theos), « comme on donne le nom d’empnoun (ἔμπνουν) à ce qui est plein de pneuma » (à l’envi esprit ou souffle). Le poète, l’homme « endieusé » dans la belle traduction que Ronsard donne d’enthousiaste, est donc un corps pneumatique, ensemble insufflé et soufflant. Contrôle ou conscience accrue de l’appareil respiratoire, la poésie est avant tout une technique du souffle : un pranayama de la langue. L’expression de souffle lyrique ou de souffle épique en témoigne : le poème est le résultat d’une hyperventilation.

Sylvain Bourmeau © Julien Falsimagne & éd. Stock

En janvier dernier, Sylvain Bourmeau publiait Bâtonnage, texte inclassable, sortant la littérature de l’intrigue comme le journalisme du flux ininterrompu de nouvelles sans relief, manière de raturer ce qui excède pour faire naître une altérité radicale, un sens nouveau, une forme proprement inédite, comme le soulignait Jacques Dubois.
Le geste journalistique — bâtonner pour ne conserver que l’important d’une dépêche — devient acte littéraire, excédant l’un et l’autre discours, produisant des textes qui ne sont plus ni journaux ni articles mais peut-être des poèmes, au sens le plus étymologique du terme, depuis les colonnes du journal. D’une verticalité radicale, perdant le sens premier pour mieux (re)trouver une signification réelle, les textes ainsi produits, agencés et édités, donc écrits, rappellent pour une part du connu (en vrac, Mallarmé, Apollinaire, Schuhl, Cadiot) qu’ils débordent et contournent, pour faire advenir autre chose, qui tiendrait de l’art contemporain ou de ce que Sylvain Bourmeau nomme lui-même, dans l’Envoi qui clôt le livre, de la « non narrative non fiction« .
Dès la sortie de Bâtonnage, Johan Faerber avait dit son enthousiasme pour cette « poésie à coups de bâtons« , saluant la singularité profonde de ce livre qui « s’offre comme une installation ou un happening qui n’en finirait plus de déparler les discours ». Retour printanier sur l’un des livres les plus impressionnants de la dernière rentrée d’hiver, via cette fois un entretien avec Sylvain Bourmeau.

Une faiblesse de Carlotta Delmont

« Quoi de plus romanesque qu’une diva sur un paquebot ? » : c’est par cette parenthèse discrète, sous une photographie de Geraldine Farrar, que Fanny Chiarello avait annoncé sur son site, la parution de son roman Une faiblesse de Carlotta Delmont. Quoi de plus romanesque en effet que la trajectoire brisée de Carlotta Delmont, diva des années folles qui se rêvait Mimi de Montparnasse ? Que la vie d’une femme qui aspira à ne jamais se laisser enfermer dans un carcan, coupant ses cheveux, refusant tout engagement, sinon scénique, forçant sa nature pour changer de tessiture ?