« A l’intérieur de chaque rêve il y a d’autres rêves fantomatiques, là où la lune se lève, Terre blême comme un fantôme sans nerfs, sans géométrie, sans chair autre que l’air. A l’intérieur de chaque rêve un fantôme est présent, vivant et mort. »

Théorie des MultiRêves est un livre de rêves loin du récit de rêve, loin de la théorie et de l’interprétation du rêve, loin de la narration et de ses constellations fixes. Que reste-t-il dans ce vide, dans cette obscurité du cosmos qui nous est seule laissée pour évoluer dans un espace privé de repères ? Une écriture – une écriture de visions et d’images oniriques comme autant d’étoiles errantes et aberrantes, de comètes aveugles venant déployer un espace inconnu, multiforme, autour d’elles, et cet espace soudain créé, insaisissable, est l’espace mutant, littéraire, des « multirêves ». Objets imaginaires, ces « multirêves » traversent la notion jumelle de « multivers » avec des rayons invisibles et nous amènent dans un ailleurs instable. Ce livre n’est pas obscur, n’est pas tourné vers la noirceur parce que la vraie vie serait ailleurs, dans les rêves, mais plutôt parce que les vrais rêves sont ailleurs que dans la vie. Pas dans nos rêves mais dans un ailleurs aussi inatteignable que le sont les autres univers. Nous n’avons ici ni une théorie ni une narration mais ce point extrême où la théorie et l’imaginaire se rejoignent en une écriture.

Anne Portugal

« La vie est le noyau poétique des poèmes ; pourtant, plus le poète s’efforce de transposer telle quelle l’unité de vie en unité artistique, plus il se révèle un bousilleur » déclare avec autant de férocité que de lucidité aguerries Walter Benjamin à propos d’Hölderlin afin de dire de la poésie cette irrémédiable tension, toujours relancée, toujours désirée qui consiste à vouloir trouver depuis le poème la formule d’une vie – la chance inouïe d’une vie vivante. Peut-être faudrait-il confier ces quelques mots énergiques de Benjamin qui montrent combien la poésie doit apprivoiser et versifier autant que libérer le vivant comme escorte lumineuse à la lecture du splendide et comment nous voilà moins épais, nouveau recueil poétique d’Anne Portugal, paru ces jours-ci chez P.O.L.

Christophe Pellet © Jean-Philippe Cazier

A l’occasion des représentations d’Eric von Stroheim au théâtre du Rond-Point, dans une mise en scène de Stanislas Nordey, rencontre avec le dramaturge et cinéaste Christophe Pellet pour un entretien où il est question, bien sûr, de théâtre et de cinéma, mais aussi du désir, de politique, de Bachelard, de l’image, de transgenre, des acteurs, de sexualité, de Racine et de fétichisme ou de l’importance d’inventer de nouveaux moyens de diffusion.

Jean-Luc Godard

Si les connexions entre poésie contemporaine et cinéma apparaissent d’emblée dans la réappropriation du cinéma en tant que sujet, thématique, figures, par le texte poétique, et en particulier dans les références filmiques très présentes qui entrent dans la composition des textes poétiques, le réinvestissement des pratiques cinématographiques dans le poème reste un axe des plus intéressants de convergences, d’influences, de porosité entre les deux domaines. La confrontation du texte poétique avec les outils techniques de l’écriture cinématographique sera ainsi l’axe privilégié dans cette première approche de la question « poésie contemporaine et cinéma », sous l’angle de leurs interférences et de leurs connexions.

Louis Salkind © Jean-Philippe Cazier

Louis Salkind est le créateur d’une peinture traversée par les idées de différence et d’hybridation qui s’articule autour d’un travail sur le signe et la polysémie, agence des références plurielles à l’histoire de l’art ou à la vie quotidienne autant qu’elle est guidée par la logique du rêve et des propositions de l’inconscient. Rencontre avec le peintre qui évoque ici son parcours, ses processus de création, certains des thèmes de ses peintures : l’animal, le corps, la mythologie, le monstrueux, l’altérité –, mais aussi la psychanalyse, le théâtre ou l’œuvre de Gilles Deleuze et Félix Guattari.

 

Des jours et des nuits sur l’aire, Isabelle Ingold
Des jours et des nuits sur l’aire, Isabelle Ingold

Des jours et des nuits sur l’aire, d’Isabelle Ingold, est un film particulièrement beau et intelligent. Esthétiquement beau et intelligent. Politiquement beau et intelligent.

Le lieu unique du film est une aire de repos d’autoroute en Picardie. Unité de lieu donc, mais pas unité de temps, semble-t-il, puisque ce qui est filmé est une succession de jours et de nuits. A moins que l’unité de temps, ici, ne soit donnée, justement, par cette succession : le temps insiste, omniprésent dans sa répétition, immuable dans son écoulement. C’est le temps comme événement, implacable, le temps comme destin.

Kateb Yacine
Kateb Yacine

« Pour écrire Nedjma, il m’a fallu sept ans. C’est que l’art, comme le bon vin, exige beaucoup de temps. » (1988)

« Beaucoup (…) n’ont pas besoin de livres pour vivre. Pauvres idéalistes ! Ils ne savent pas que les livres, à la fin des fins, resteront la dernière propriété de l’homme, propriété rarissime… Les révolutions commenceront plus que jamais dans les bibliothèques. » (1953)

Kateb Yacine

Cerveau - ArteNotre cerveau est de mieux en mieux connu, mesuré, cartographié par la science. Mais qu’en est-il de notre conscience ? Déchiffrer la conscience, voyage dans l’étoffe de nos pensées, le documentaire de Cécile Denjean que diffuse Arte, l’énonce dès ses premières minutes : nous sommes tous les auteurs d’un film en trois dimensions, intime et incommunicable, celui que notre conscience tisse et construit à partir de données sensorielles, de nos souvenirs, expériences et sensations. Ce film intérieur est-il vraiment incommunicable ? Non. La science commence à observer et mesurer la conscience, à pouvoir, à partir d’imageries cérébrales et expériences, dire quelque chose de ce « moi » que la conscience de chacun construit.

pollock
Jackson Pollock

Quand il n’y a pas de langage, quand on se demande où est le sujet, que reste-t-il ? Les traces et les rythmes. Les traces des mouvements inscrits dans le sol, des déplacements du corps dans l’espace, des coulissures de peinture sur la toile. C’est cela qui reste, mais c’est également ainsi que tout commence. Les cliniques de l’extrême – extrêmes parce qu’elles amènent aux confins de ce qui est humain et aux frontières de ce qui est pensable – nous incitent à un questionnement sur la constitution du premier espace psychique, en rapport avec l’espace du rêve et l’espace du monde extérieur, aussi bien physique qu’intersubjectif.

Arthur Rimbaud
Arthur Rimbaud

Mallarmé définit la parole brute par son utilité : le langage sert, « il est d’usage, usuel, utile ; par lui, nous sommes renvoyés à la vie du monde, là où parlent les buts » (Blanchot). Bergson ne dit pas autre chose. Le langage existe à titre de moyen, mesuré et manipulé selon son utilité, disparaissant tout entier dans cette fonction qui lui donne sa valeur et son sens. Les analyses de Mallarmé reprises et développées par Blanchot sont célèbres : la parole poétique n’a pas pour but l’action dans et sur le monde, par la poésie le langage apparaît dans son être. Dans la littérature, par la poésie, le langage advient comme langage, non comme technique.

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Safe de Lucie Taïeb a le poids des rêves profonds, ceux dont on sent bien qu’ils ne sont pas un simple divertissement de l’esprit, un rébus amusant pour qui demeure à l’abri sur les rives de la vie diurne. Les rêves les plus enfoncés dans la nuit sont de la pensée par laquelle l’ordre de la vie éveillée bascule dans un dehors sans ressemblance avec ce que le vivant du jour connaît. Est-on encore vivant quand on rêve – quand on rêve réellement, lorsque le rêve est devenu la seule réalité, celle de la pensée autant que du monde ?

Safe a aussi la légèreté du rêve par laquelle, dans la pensée du rêve, rien n’est fixe, rien n’est soudé à une identité immuable, rien n’est identique à soi, rien ne demeure mais flotte dans une absence de terre et de repères reconnaissables.