Depuis bientôt une quinzaine d’années, Stéphane Bouquet a su s’imposer comme l’un des poètes les plus remarquables du champ contemporain. S’il avait déjà pu faire entendre sa voix critique en 2007 dans Un Peuple qui invitait à se promener dans un cimetière de noms, il offre, avec la parution ces jours-ci de La Cité de paroles aux éditions José Corti, son premier recueil d’articles critiques comme rassemblés au fil de la douceur d’une conversation.

 

 

C’est d’abord un dispositif. Un comédien tend des cartes aux spectateurs des premiers rangs, retourne la carte tirée et y lit le titre de la scène à suivre. Le tirage au sort, chaque soir, rebat le lexique des scènes et désordonne le texte écrit. Le principe cardinal de la Poétique d’Aristote est l’enchaînement nécessaire des événements du drame qui « naissent les uns des autres » (γένηται δι᾽ἄλληλα) selon une loi de causalité. Dans Désordre d’Hubert Colas, ce principe fait long feu. L’ordre du spectacle est aléatoire : sa logique est la loterie d’un hasard systématique.

Frères migrants de Patrick Chamoiseau vient de paraître au Seuil : l’occasion, pour Diacritik d’un grand entretien avec l’écrivain qui évoque la mondialisation déshumanisante, le « Tout-Monde », Édouard Glissant, la créolité, la littérature et un monde qui pourra se construire « non pas selon les modalités de la communauté, mais sur la base de solidarités multidimensionnelles, évolutives, et de fraternités imprévisibles et transversales ».

Une chose est sûre pour l’instant : nul poème n’est plus about. La poésie se défait du mimétisme d’Aristote : le poème n’est plus vicaire ; il n’est plus un parlement censé représenter le monde (qu’un cran de plus, la Poétique réduit au monde des actions). À partir de là deux voies s’ouvrent, divergentes et que pourtant il faut suivre simultanément comme ce conteur parfait de L’Art d’écrire de Stevenson qui jonglait avec deux oranges.

Sylvain Bourmeau © Jérôme Bonnet
Sylvain Bourmeau © Jérôme Bonnet

« On rature machinalement avec un vieux bic les mots et les chiffres écrits par d’autres sur le recto d’un bottin tenu par une chaine dans une cabine téléphonique : ça finit par faire un trou » clame avec son énergique détermination Olivier Cadiot à l’entame de son Histoire de la littérature récente, tome 1 comme pour venir tracer du geste inaugural d’écrire au contemporain de nous la nécessité neuve de se sauver des chaines continues de discours qui, au quotidien, empêchent la parole de se dire. À l’évidence, cette impérieuse injonction à raturer tous les langages pour trouver sa voix et à se soulever devant le gribouillage aveugle et bavard d’un monde pour écrire un livre et faire trou dans la parole pourrait tenir lieu de parfaite escorte à la lecture sinon de programme d’écriture au salutaire et singulier premier livre de Sylvain Bourmeau, Bâtonnage paru en cette rentrée d’hiver chez Stock.

Martin Richet (DR)
Martin Richet (DR)

Le De anima ou Peri psychès (ou De l’âme) est un traité d’Aristote sur les principes du vivant, son mouvement, sa génération, ses passions, ses dispositions et ses moyens de connaissance. On ne trouvera rien de tel dans le livre de Martin Richet – en est-on bien sûr ? – qui certes n’est pas un traité mais un livre de poésie. Toutefois le titre de ce livre est bien De l’âme, et on peut imaginer que ce n’est pas par hasard.

Anne Cauquelin
Anne Cauquelin

Il y a beaucoup de pierres dans le jardin d’Anne Cauquelin, c’est elle qui le dit, avant d’ajouter : « et c’est bien sous les pierres que l’on débusque les lièvres, car, disons-le, ce n’est pas le lièvre qu’on soulève mais la pierre qui jusque-là le cachait ». De sorte que « lever un lièvre » reste une façon commode mais assez impropre de dire qu’on vient d’apercevoir un truc qui mérite — ou réclame — d’être pisté. Une façon de dire surtout, fût-ce de travers, la joie d’avoir soudain un objet à penser.