En prélude au 27e Salon de la Revue qui se tiendra le 11 et 12 novembre, Diacritik, partenaire de l’événement, est allé à la rencontre de jeunes revues qui y seront présentes et qui, aussi vives que puissantes, renouvellent en profondeur le paysage littéraire. Aujourd’hui, entretien avec Olivier Gallon pour sa riche revue La Barque dans l’arbre.

Olivier Cadiot (DR)

« Quelque chose rôde dans notre Histoire : la Mort de la littérature ; cela erre autour de nous ; il faut regarder ce fantôme en face » s’inquiétait vivement, à l’orée des années 1980, Roland Barthes au moment où, préparant son roman, il entrevoyait combien la littérature allait mourir, combien cette mort, autrefois tenue comme mythe et rhétorique spéculative, allait effectivement advenir à chacun et combien, désormais méduse folle, il fallait la prendre en charge pour la reculer en soi et peut-être parvenir à la nier. Nul doute qu’une telle considération qui promeut la mort de la littérature comme le postulat infranchissable de notre temps pourrait servir d’exergue idéal au deuxième tome de l’Histoire de la littérature récente qu’Olivier Cadiot vient de faire paraître chez P.O.L. tant il s’agit pour le poète non seulement de regarder cette mort en face mais d’en être la méduse renversée : de faire mourir de sa belle mort la mort même de la littérature.

Nicanor Parra

À l’occasion de la parution des splendides Poèmes et antipoèmes de Nicanor Parra, l’écrivaine Claire Tencin a interrogé pour Diacritik Felipe Tupper, le maître d’œuvre de cette indispensable anthologie bilingue qui vient de paraître au Seuil dans la collection de Maurice Olender. Tencin et Tupper s’interrogent ici sur les arcanes de l’œuvre clef du poète chilien de 103 ans, enfin traduite en français par Bernard Pautrat.

Partons d’un commun proverbe que l’emballage des Carambars attribue à Confucius : « Quand le sage montre la lune, le singe (ou l’idiot ?) regarde le doigt ». Je me suis toujours demandé ce qu’on y reprochait au singe. Qu’est-ce qu’il a à faire de la lune qu’un vieil homme prétend qu’il admire ? Je pourrais sans beaucoup d’effort lui prêter plusieurs motifs d’aimer mieux regarder le doigt que le terne satellite. La première qui me vient : qu’en bon disciple d’Épictète, il fasse plus grand cas de la beauté du geste que du but entrepris. La seconde, tout aussi plausible : qu’il ait lu à ses heures perdues les ouvrages fondamentaux de la « nouvelle critique » et sache, à propos du poème, que ce qu’il prétend montrer (crépuscule, femme, combat…) n’est que l’alibi de son exercice. Puisqu’en ce dimanche il pleut des adages, voici un autre truisme : « Le sujet du poème, c’est le poème » — ou, dans la traduction de Barthes : le passe-temps favori de la littérature (moderne) est de se montrer du doigt.

Sylvain Bourmeau © Julien Falsimagne & éd. Stock

En janvier dernier, Sylvain Bourmeau publiait Bâtonnage, texte inclassable, sortant la littérature de l’intrigue comme le journalisme du flux ininterrompu de nouvelles sans relief, manière de raturer ce qui excède pour faire naître une altérité radicale, un sens nouveau, une forme proprement inédite, comme le soulignait Jacques Dubois.
Le geste journalistique — bâtonner pour ne conserver que l’important d’une dépêche — devient acte littéraire, excédant l’un et l’autre discours, produisant des textes qui ne sont plus ni journaux ni articles mais peut-être des poèmes, au sens le plus étymologique du terme, depuis les colonnes du journal. D’une verticalité radicale, perdant le sens premier pour mieux (re)trouver une signification réelle, les textes ainsi produits, agencés et édités, donc écrits, rappellent pour une part du connu (en vrac, Mallarmé, Apollinaire, Schuhl, Cadiot) qu’ils débordent et contournent, pour faire advenir autre chose, qui tiendrait de l’art contemporain ou de ce que Sylvain Bourmeau nomme lui-même, dans l’Envoi qui clôt le livre, de la « non narrative non fiction« .
Dès la sortie de Bâtonnage, Johan Faerber avait dit son enthousiasme pour cette « poésie à coups de bâtons« , saluant la singularité profonde de ce livre qui « s’offre comme une installation ou un happening qui n’en finirait plus de déparler les discours ». Retour printanier sur l’un des livres les plus impressionnants de la dernière rentrée d’hiver, via cette fois un entretien avec Sylvain Bourmeau.

 

Qu’est-ce qu’un poème ? demande Jacques Rivette quand il écrit sur Cocteau : « une pauvreté retournée en richesse, une boiterie devenue danse, en bref, un heureux dénuement ».
Un heureux dénouement – j’avais lu d’abord, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

La vie du poème ne donne pas le sens de la vie, c’est l’interprétation que je ferais de mon erreur. Le poème renverse plutôt le destin, il est la parodie de l’existence, sa revanche. Et à la fin, il n’y aura peut-être que lui, et son visage de film, qui répondront de la vie, à la place du destin.

Friedrich Nietzsche

Il faut imaginer un Nietzsche philosophiquement glabre : telle serait peut-être la devise passionnée et rigoureuse ayant présidé à la patiente élaboration du magistral Dictionnaire Nietzsche dirigé avec générosité et force par Dorian Astor, tout juste paru chez Robert Laffont. À l’instar de la joueuse et tonitruante affirmation de Deleuze en lisière de Différence et répétition qui intimait à la philosophie de retrouver un Hegel philosophiquement barbu et un Marx philosophiquement glabre, le Dictionnaire Nietzsche emmené par Dorian Astor paraît partager depuis Nietzsche même le souhait profond et neuf, éminemment deleuzien, d’inventer de nouveaux moyens d’expression de la philosophie : où, à la croisée de l’histoire de la philosophie comme encyclopédie borgésienne et de la philosophie comme création et collage, Joconde moustachue du concept, il s’agit non de trouver mais de retrouver de Nietzsche l’ardeur philosophique.

Bourmeau Bâtonnage

Ce n’est pas tous les jours qu’apparaît un nouveau genre ou une nouvelle forme littéraire. Or, voici que l’événement se produit avec le Bâtonnage que propose Sylvain Bourmeau (il fut directeur adjoint de Libé). Mais littéraire vraiment ? En fait, Bourmeau s’inspire d’une technique propre à son métier de journaliste et qui consiste à biffer dans une dépêche d’agence et à l’aide d’un feutre noir tout le superflu, tout ce qui fait redondance, avant d’introduire l’article dans la page.

Sylvain Bourmeau © Jérôme Bonnet
Sylvain Bourmeau © Jérôme Bonnet

« On rature machinalement avec un vieux bic les mots et les chiffres écrits par d’autres sur le recto d’un bottin tenu par une chaine dans une cabine téléphonique : ça finit par faire un trou » clame avec son énergique détermination Olivier Cadiot à l’entame de son Histoire de la littérature récente, tome 1 comme pour venir tracer du geste inaugural d’écrire au contemporain de nous la nécessité neuve de se sauver des chaines continues de discours qui, au quotidien, empêchent la parole de se dire. À l’évidence, cette impérieuse injonction à raturer tous les langages pour trouver sa voix et à se soulever devant le gribouillage aveugle et bavard d’un monde pour écrire un livre et faire trou dans la parole pourrait tenir lieu de parfaite escorte à la lecture sinon de programme d’écriture au salutaire et singulier premier livre de Sylvain Bourmeau, Bâtonnage paru en cette rentrée d’hiver chez Stock.

Paterson de Jim Jarmusch
Paterson de Jim Jarmusch

Malgré le mot d’ordre que semble s’être donné la “critique” de cinéma depuis une bonne quinzaine d’années (certains ayant même commencé à faire la grimace dès la projection de Mystery Train en 1989), Paterson, le dernier film de Jim Jarmusch, n’a pas été considéré comme une étape supplémentaire de la prétendue chute de ce cinéaste projeté dans les hauteurs dès 1984 quand Stranger Than Paradise avait obtenu la Caméra d’or à Cannes.

Pierre Michon
Pierre Michon

Sans doute notre contemporain est-il taraudé, secrètement, soudainement, par l’idée, impossible mais toujours vive, d’un contre-livre, d’un Livre nu et comme noir qui aurait compris dans l’envers négatif et comme néantisé de toute Littérature, qu’écrire, ce serait désormais écrire après tous les livres, bien après les bibliothèques, quand la dernière page du dernier livre a été tournée depuis longtemps et que tous les livres sont à présent refermés et rangés, irrémédiablement. Que l’on est, pour reprendre un titre de Conrad, parvenu au bout du rouleau. Que l’heure de cet achèvement de la littérature par elle-même et de la fin de l’infini littéraire est déjà advenue malgré tous et qu’il nous faut désormais habiter ce lendemain crépusculaire et orphelin de temps – au nom abandonné de contemporain.

Stéphane Bouquet
Stéphane Bouquet

Depuis bientôt une quinzaine d’années, Stéphane Bouquet a su s’imposer, recueil après recueil, comme l’une des figures parmi les plus remarquables de la poésie française contemporaine. De Dans l’année de cet âge jusqu’à Nos Amériques en passant par Le Mot frère et Les Amours suivants, la poésie de Bouquet déploie la quête sans trêve d’une vie vivante qui voudrait faire surgir un peuple, œuvrer à habiter le monde et à recueillir les instants épars dont les hommes sont faits. C’est à l’occasion de la parution de Vie commune que Diacritik a rencontré le poète pour un grand entretien où il revient sur son œuvre et en particulier sur son nouveau recueil qui s’offre comme l’un des textes les plus importants de cette année.