La double entrave qui structure du fait divers ne concerne pas seulement le rapport du réel à la fiction. Elle se manifeste également dans l’exploration de « vies parallèles », non plus la correspondance et disjonction de deux champs culturels comme le fit Plutarque, mais l’expression ou la recherche de soi via l’existence d’autrui, un Soi-même comme un autre formulé par Paul Ricoeur. Le fait divers est un symptôme de nos sociétés, de nos mentalités et imaginaires, le miroir qu’il nous tend est donc d’abord collectif. Mais la vie infâme narrée est aussi un Miroir d’encre pour l’écrivain, ce que figure de manière exemplaire, dès son titre, L’Adversaire d’Emmanuel Carrère, récit de soi à travers Jean-Claude Romand, lui-même auteur de sa fiction de vie, d’un roman de soi.

Joseph Fritzl est un monstre et chacun d’entre nous. « Ingénieur spécialisé en matériaux de construction », il se rêve l’inventeur d’une « nouvelle race de béton (…) léger et robuste comme le titane » mais c’est une cave qu’il concevra, y enfermant sa fille (et les enfants qu’il lui donne) pendant 24 ans… L’horreur du fait divers, « affaire cruelle à base de viol et d’enfants séquestrés » a défrayé la chronique en 2008-2009, pourtant Fritzl est un homme ordinaire, un quidam, comme le décrit un psychiatre : « il n’était ni schizophrène, ni paranoïaque, ni même dépressif ». « Un homme très banal », conclut l’expert, corroborant les autres diagnostiques psychiatriques, « un petit homme ennuyeux et gris qui se fondait dans la foule des braves gens et des salauds ordinaires dont chacun contribue à grossir la cohorte », « un patient sans épaisseur, sans vie intérieure, aucun intérêt ».

Insensiblement, au terme d’une semaine où il a enfin parlé, Emmanuel Macron dévoile de plus en plus, sur la scène médiatique que les médias s’offrent à eux-mêmes à travers lui, ce qui détermine son geste politique ou plutôt son apolitisme centré : le macronisme est un donjuanisme. Insensiblement de la juste déclaration sur le crime contre l’humanité que constitue la colonisation jusqu’à la scandaleuse et honteuse déclaration homophobe à destination de la racaille fasciste du 16e arrondissement de la Manif pour Tous, Macron invente, jour après jour, un geste politique qui ressortit peu à la politique, qui confond la politique avec le plébiscite (quand d’aucuns l’hystérisent en confondant politique et polémique), qui confond avec force la politique avec la séduction. Comme si Macron était un être baroque, chu hors du théâtre baroque, le Don Juan de la politique, celui qui sait opposer à toutes ses défaillances une imparable séduction amoureuse.

Scholastique Mukasonga (C. Hlie, Gallimard)
Scholastique Mukasonga (C. Hélie, Gallimard)

Et je leur donnerai dans ma maison et dans mes murs
un mémorial (Yad) et un nom (Shem) qui ne seront pas effacés », Isaïe 56, 5.

L’œuvre de Scholastique Mukasonga pose trois grandes questions : d’abord l’identité littéraire de Scholastique Mukasonga. Dans la typologie des écrivains du génocide, est-elle témoin, survivante ou tout simplement descendante ?
puis la question de la forme narrative et du genre : dans la littérature du génocide rwandais, Scholastique Mukasonga privilégie-t-elle le témoignage ou la fiction ?
La troisième soulève la question du statut de la narration et de la fiction : ont-elles une valeur thérapeutique, testimoniale ou éthique ? Sont-elles des preuves ? Sont-elles des documents pour l’histoire et la mémoire du génocide ?

Camille de Toledo
Camille de Toledo

Après avoir clôturé en 2014 son ample et vertigineuse trilogie européenne avec Oublier, trahir, puis disparaître, Camille de Toledo offre en cette rentrée 2016 Les Potentiels du temps en compagnie de Kantuta Quiros et Aliocha Imhoff, large et vibrante réflexion sur notre époque hantée de fins et de catastrophes, en particulier dans ses rapports à l’art et à la politique. Premier volet d’une nouvelle trilogie qui examinera philosophiquement et plastiquement ce temps de la charnière d’un siècle l’autre, Les Potentiels du temps revient pour les reprendre et les prolonger en des voies nouvelles sur des questions au travail chez Camille de Toledo depuis son premier essai, L’Adieu au XXe siècle paru il y a bientôt une quinzaine d’années. L’occasion pour Diacritik d’interroger l’écrivain sur l’ensemble d’une œuvre qui compte désormais comme l’une des plus singulières et importantes du contemporain.