Salesman

Retour en Iran pour Aasghar Farhadi, après le succès retentissant d’Une séparation puis l’escapade française réussie du Passé. Prix du scénario et d’interprétation à Cannes, Le Client confirme la position du cinéaste iranien, celle d’un cinéaste majeur. Un couple de la classe moyenne iranienne : un tremblement de terre les oblige à déménager. Le nouvel appartement appartenait à une prostituée, ce qui dans l’Iran des Mollah se rapproche de la maison du diable à Amityville. D’ailleurs, on n’ose parler de « prostituée » et les personnages préfèrent un pudique « femme aux mœurs dissolues », dire « prostituée » c’est dire Voldemort dans Harry Potter… Un jour un homme, peut-être un ancien habitué, ayant lui-même des mœurs assez dissolues, s’introduit dans l’appartement, agresse violemment la femme et s’enfuit. Méprise ? Agression volontaire ? Pendant que son épouse tente de surmonter le traumatisme, le mari décide de retrouver « le client ».

Philippe Artières
Philippe Artières

L’œuvre de Philippe Artières s’élabore à la croisée des sciences humaines et de la littérature, pour saisir l’ordinaire des existences anonymes, le bruit ténu des pratiques quotidiennes, à travers documents et archives : affiches, enseignes lumineuses, publicités et banderoles sont le territoire de cet auteur qui a fait de la notation et des graphies ordinaires son territoire.

Julieta

Attraction dans une abstraction purement plastique, intriguant défi de reconnaissance de formes, le premier plan de Julieta sur un linge plissé couleur rouge sang, légèrement mouvant, est certainement tout autant l’ouverture du film que celle de son personnage principal, convoquant l’imaginaire attaché à un cœur battant, à une respiration, à une blessure, à un vagin, ou simplement le sentiment d’une exploration viscérale du vivant.

Visite ou Mémoires et Confessions © Epicentre Films
Visite ou Mémoires et Confessions © Epicentre Films

Orchestrée depuis 1982, la divulgation de Visite ou Mémoires et Confessions (Visita ou Memórias e Confissões) ne devait se faire qu’après la mort de Manoel de Oliveira, survenue le 2 avril 2015 à l’âge de 106 ans. Revenu ainsi d’entre les morts, le réalisateur livre un film autobiographique en ouvrant les portes de la maison où il a vécu 40 ans.

Capture d’écran 2015-12-02 à 07.27.17

Après avoir donné à la scène en 2012 le vif et inventif Nouveau Roman, Christophe Honoré est revenu cet automne au théâtre avec Fin de l’Histoire, spectacle d’une rare force dramaturgique, entre grâce joyeuse et tragédie sans retour, inspiré et réécrit depuis L’Histoire (opérette), une pièce inachevée de Witold Gombrowicz. Emmenée par la figure même du jeune Witold, poète immature et solitaire parmi les hommes, la pièce traverse le siècle et ses événements de désastre, ses errances politiques mais aussi ses débats philosophiques en autant de questionnements sur lesquels Christophe Honoré a accepté de répondre pour nous le temps d’une interview ouverte comme on dit en italien. Après ses triomphales représentations à la Colline et avant son départ en tournée, le metteur en scène et dramaturge évoque à travers une série d’images ce que, dans Fin de l’Histoire, nous voyons, et ce qui nous regarde.

James Donovan (Tom Hanks) suivi par un agent de la CIA
James Donovan (Tom Hanks) suivi par un agent de la CIA

Dans le magistral et ultime tome de La Maison Cinéma et le monde consacré au crépusculaire mais flamboyant moment Trafic de sa vie bientôt abruptement achevée, Serge Daney livre, depuis le terrible foudroiement de la pensée que la claire imminence de la mort rend inéluctable, une définition du cinéma énoncée dans un parfait cristal de vérité : « Le cinéma est l’art du présent, c’est-à-dire l’art de ce qui a été présent au moins une fois. » Force est de reconnaître, à regarder Le Pont des Espions, le dernier film de Steven Spielberg qui sort ce mercredi, qu’une telle formule du cinéma fondée sur l’expression absolue d’un sentiment du présent n’emporte aucune image, ne traverse aucun plan, n’habite aucune scène d’un film qui fait du Passé, élevée à la terrible majuscule de statue du Commandeur, sa valeur refuge, sa zone anomale, son repli ultime, son art à valeur de contresens ardent du monde : où, pour Spielberg, la salle de cinéma devient le bunker d’un cinéaste aveugle.

Extrêmes et limineux

Dans ses crépusculaires et si flamboyants Petits Traités, Pascal Quignard, luttant contre la modernité en entonnant son contrechant féroce, lance combien dans ses récits, le langage se retire de sa phrase, combien l’image s’y déploie comme la force fabuleuse et noire, et combien dire la Littérature, c’est comprendre que « L’image coupe l’herbe sous le pied du langage ». Immanquablement un tel aphorisme, qui défie image et langage d’un même geste, hante de son intempérance sans retour l’un des livres les plus remarquables de cette rentrée littéraire sinon de l’année, splendeur encore trop peu mise en lumière : l’incandescent premier roman de Christophe Manon, Extrêmes et lumineux paru chez Verdier.