Yoko Tawada
Yoko Tawada

Si le regard animal, l’animal que nous regardons et qui nous regarde font depuis toujours partie des préoccupations humaines, ne serait-ce que pour scruter la part animale dans chacun de nous, la visibilité de cette préoccupation a beaucoup augmenté depuis la circulation incessante des images et des informations dans les réseaux mondialisés. Il ne se passe pas une journée où lorsque nous ouvrons Facebook il n’y a pas un chat qui nous regarde, un quelconque film animalier qui essaie de nous égayer ou au contraire d’éveiller notre mauvaise conscience de carnivores. La littérature n’est pas en reste depuis les fables de La Fontaine, Le silence des bêtes d’Élisabeth de Fontenay ou récemment La défaite des maîtres et possesseurs de Vincent Message, pour ne nommer que ceux qui me viennent spontanément à l’esprit. Les animaux ont obtenu droit de cité, même si cela ne change pas grand-chose à leurs conditions de vie. L’animal est donc une histoire médiate, et Davy Crockett avait raison de dire qu’ « il semblerait plus facile de rencontrer l’humain qui a vu l’humain qui a vu l’ours que de rencontrer l’ours lui-même ».

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Balzac ouvrait Illusions perdues par l’histoire de Jérôme-Nicolas Séchard, en une fresque gourmande de l’argot typographique (les « ours », les « singes »), des presses, encres et papiers : le livre débute dans ses coulisses et sa machinerie, l’imprimerie, avant de parcourir tout l’espace du livre, des libraires (terme désignant alors les éditeurs) aux journalistes en passant par les écrivains dans l’étendue de leur typologie (ceux enfermés dans leur tour d’ivoire, radicaux ; ceux prêts à toutes les compromissions). Mais tout, dans Illusions perdues, est en rapport au monde du livre, jusqu’au clin d’œil ironique de Balzac qui croque un personnage d’imprimeur lié aux lettres jusque dans la forme de son nez, en « A majuscule corps de triple canon » ou son… sale caractère.