Is it fake ? Cette question désormais récurrente que le 45è président des États-Unis a introduit de force dans la vie et le langage quotidien en rappelle une autre. Les cinéphiles ont tous en mémoire le remarquable film de John Schlesinger, Marathon Man (1976), et le célèbre harcèlement répétitif de l’ex-bourreau nazi, le terrifiant docteur Christian Szell, interprété par Laurence Olivier, qui s’attaque, roulette en main, à une dent très saine de Thomas Babington Levy (Dustin Hoffman) pour lui faire avouer ce qu’il ne sait pas de la vie de son frère agent secret, is it safe ? Toute une génération est allée chez le dentiste avec un plus d’angoisse après cela. Désormais toute une génération a tendance, en apprenant une nouvelle importante, à se poser cette question angoissante et récurrente, is it fake ?

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Tout fait divers est un roman potentiel. Capote ou Norman Mailer, pour en rester au domaine américain, en ont donné les codes, que l’on pense à De Sang froid ou au Chant du bourreau, interrogeant les notions de justice ou de crime, et leurs frontières, et renouvelant le genre de l’enquête. Walter Kirn s’inscrit dans leur lignée, sa route ayant, bien malgré lui, croisé celle d’un héros de fait divers, un mystificateur en série, Clark Rockefeller, l’un des plus grands imposteurs de notre époque, Christian Gerhartsreiter, qui se fit passer pour un Rockefeller. Le point de départ du livre est donc biographique : comment peut-on se laisser abuser par un tel personnage quand on est rompu à la fiction, à ses mystifications ?
Puis, lorsque l’intime a été profondément mis à mal, comment redevenir écrivain et du « rebut inorganisé » (Barthes) faire un récit organisé qui permette de dominer ce que l’on ne maîtrise et n’entend pas ? Walter Kirn, d’abord abusé, fait de la fiction dont Rockefeller se pensait le maître, l’instrument d’un retournement et Mauvais sang ne saurait mentir s’inscrit dans les classiques du genre du roman de faits divers, récit glaçant, au scalpel, d’une aventure du sens. Si, comme l’écrivait Barthes, toujours, dans ses Essais critiques, «  il n’y a pas de fait divers sans étonnement »