Il y a de sales semaines. On pense à rater pour de bon, à démissionner de tout, à dégoûter ses amis. Le poème n’y peut rien : son évidence est à éclipses. On est la mouche sur le dos, trop rebattue contre une vitre, qui grésille au coin d’un mur. Ces jours-là, ces semaines-là, le poème n’opère plus. Sa forme est froide, importune. Il nous parle sans qu’on l’entende comme l’homme d’un guichet dont les lèvres bougent derrière une vitre. La plupart du temps la poésie rate : la vie est trop loin de son axe pour qu’une faible magie la rajuste dans son lieu. Et puis on trouve, dans le lot, beaucoup de poèmes ratés : longs dimanches, fêtes sinistres. « Le Goût du néant », par exemple, d’un poète incontestable qui se manqua si souvent qu’il fit dépendre de l’échec l’assise de sa poétique et tout l’avenir de la poésie.

Début sur une platitude… L’important est rarement ce que le poème dit. L’important est ce qu’il fait (la forme résultant du but, comment il est fait s’en déduit) — ce qu’il fait sur nous, bien sûr. Certains poèmes, plus que d’autres, ont un effet de réglage. Dans son livre sur la magie, qui est une liste de corps dérangés, Giordano Bruno parle d’un exorcisme consistant à jouer un air de musique dont le rythme correspond au rythme vital du démon qui perturbe le possédé. Irrésistiblement séduit par les mesures de son rythme, le démon se dénoue du corps dans lequel il est niché, comme un nœud d’une chevelure. C’est l’effet des meilleurs poèmes. Ils nous recalent dans notre corps. Ils débloquent quelque chose ou désobstruent quelque chose qui empêchait nos circuits. Of mere Being de Stevens, qui m’a tant accompagné qu’il m’arrive très souvent de l’entendre chanter tout seul quelque part au fond de moi comme un enfant dans son lit qui se berce pour s’endormir, a régulièrement sur moi ce pouvoir de rajuster.