« Soy íntima », ainsi se définissait l’écrivain argentin Silvina Ocampo (1903-1994). Car à la différence de sa célèbre sœur Victoria Ocampo, fondatrice de la revue Sur, et de son mari l’écrivain Adolfo Bioy Casares, elle préférait rester dans l’ombre, loin des obligations et des compromis que sa position au sein d’une famille riche et cultivée supposait. Comme s’il s’agissait d’une manière de préserver sa liberté, afin de créer son univers unique et complexe, obscur et lumineux à la fois. Ce qui explique sans doute la place marginale qu’elle a occupée pendant longtemps dans la littérature argentine.

Rodrigo Fresán
Rodrigo Fresán

Autant le dire d’emblée : tout texte critique ne se développant pas sur quelques dizaines de pages ne rendra compte que d’un angle infime du livre-monde qu’est La Part inventée de Rodrigo Fresán, un roman à l’ambition infinie, aux dimensions démesurées, à l’empan extensif. La parte inventada (2014), publié en cette rentrée d’hiver au Seuil dans une traduction d’Isabelle Gugnon, est tout à la fois une forme d’autobiographie/autofiction, le roman d’une vie d’écrivain, un laboratoire de fictions, un essai sur Fitzgerald, etc., et puisqu’aucun genre ne convient à lui seul, une (ré)invention constante de soi comme du livre entre les mains du lecteur. Et il est rare qu’un texte aussi dense et riche, démultiplié, se dévore comme un page-turner.
De tous ces (im)possibles pourtant tenus en un volume naît La part inventée.

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Juan José Saer

« Attention, lectrice ou lecteur, l’objet qui est à présent entre tes mains appartient à cette infime minorité de livres capables, une fois qu’on les a lus, non seulement d’influer sur la suite de notre existence, mais de modifier rétrospectivement ce qu’on pensait avoir vécu avant de les avoir lus ».

Cette phrase du romancier et éditeur Jean-Hubert Gailliot, extraite de sa préface à Glose, est reproduite en quatrième de couverture de la réédition du roman, aux éditions Le Tripode. Promesse intenable… Quelle lecture pourrait ne pas être décevante après une telle annonce ? Glose, justement.

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En mai 1967, le festival de Cannes, qui n’avait pas encore planté les germes de sa confortable petite rébellion microcosmique et cinématographique de 1968 sur la Croisette, décerna son grand prix à un réalisateur italien, Michelangelo Antonioni, qui avait déjà atteint une grande notoriété avec sa trilogie, L’Avventura (1960), La Notte (1961) et L’Eclisse (1962). Mais, cette fois d’une part Antonioni avait abandonné son Italie natale pour le Londres des années 1960, d’autre part il avait opté pour une adaptation, celle d’une nouvelle littéraire d’un auteur argentin exilé à Paris (où il mourra en 1984 et sera inhumé au cimetière du Montparnasse), Julio Cortazar.