Sherko Fahta (DR)

Le cinquième roman de Sherko Fatah, Otages, poursuit le patient travail archéologique de passés croisés d’une biographie comme notre époque les écrit. L’auteur est né en 1964 à « Berlin, capitale de la RDA » (Berlin-Est selon la nomenclature du régime) d’un père kurde et d’une mère allemande. À la recherche de traces que les réminiscences de plusieurs pays et régimes ont déposées en lui, l’auteur scrute à la fois les siennes, mais aussi plus largement celles des déplacés, désorientés dans le sens propre du terme, de ceux qui ont perdu l’orient, sont à la recherche de nouvelles attaches, sans pouvoir oublier les anciennes, problématiques ou refoulées.

Pour que la réédition française de l’opus magnum de Peter Weiss voie le jour, il a fallu vaincre une longue résistance de son éditeur français, qui, après une première édition en trois volumes (1989-91), quelque peu bâclée, a délaissé cette œuvre au point que le troisième volume était en rupture de stock depuis plus de 10 ans déjà avant que le projet soit repris par Les belles lettres en 2016.

Yoko Tawada
Yoko Tawada

Si le regard animal, l’animal que nous regardons et qui nous regarde font depuis toujours partie des préoccupations humaines, ne serait-ce que pour scruter la part animale dans chacun de nous, la visibilité de cette préoccupation a beaucoup augmenté depuis la circulation incessante des images et des informations dans les réseaux mondialisés. Il ne se passe pas une journée où lorsque nous ouvrons Facebook il n’y a pas un chat qui nous regarde, un quelconque film animalier qui essaie de nous égayer ou au contraire d’éveiller notre mauvaise conscience de carnivores. La littérature n’est pas en reste depuis les fables de La Fontaine, Le silence des bêtes d’Élisabeth de Fontenay ou récemment La défaite des maîtres et possesseurs de Vincent Message, pour ne nommer que ceux qui me viennent spontanément à l’esprit. Les animaux ont obtenu droit de cité, même si cela ne change pas grand-chose à leurs conditions de vie. L’animal est donc une histoire médiate, et Davy Crockett avait raison de dire qu’ « il semblerait plus facile de rencontrer l’humain qui a vu l’humain qui a vu l’ours que de rencontrer l’ours lui-même ».

Hanns Zischler
Hanns Zischler

Ruhla Uhren gehen nach wie vor

Dans son Visas d’un jour (Bourgois, 1994), Hanns Zischler cite cette publicité, dont la RDA avait le secret et qui par son sens à double détente pouvait aussi nourrir l’humour est-allemand : Les montres Ruhla marchent hier comme aujourd’hui ou Les montres Ruhla retardent autant qu’elles avancent. Par ailleurs, ce n’est même pas sûr qu’il ne s’agit pas d’une plaisanterie, car ladite publicité n’est pas documentée.

1418032_3_d188_couverture-de-l-ouvrage-de-juli-zeh-corpusTout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes quand «commence notre histoire», au beau milieu de la ville, de la journée comme du XXIè siècle. « », en un monde qui a stoppé les émissions toxiques, cultive harmonie, tempérance et juste… milieu, justement. « Ici une humanité apaisée a cessé de combattre la nature, et donc de se combattre elle-même ».

rubon53

En 2014, Laurent Margantin entame un projet que l’on pourrait qualifier de prométhéen : traduire les 1000 pages du Journal de Kafka. Traduire et non retraduire tant la version qu’il propose est différente de celle à laquelle les lecteurs français avaient alors accès (signée Marthe Robert), une version amendée par Max Brod, coupée, délestée de tout ce qui pouvait faire scandale (la fréquentation des bordels) ou paraissait extérieur à la pratique diaristique : les fragments de récits, un chapitre de l’Amérique en cours d’écriture.

Pourtant le journal que Kafka écrit de 1910 à la fin de sa vie (1922, deux ans avant sa mort) n’est pas ce texte rangé et lissé : c’est une « forêt sombre » (première image du premier cahier, « Est-ce que la forêt est toujours là ? La forêt était encore à peu près là »), un labyrinthe de notations ou fragments souvent non datés, un désordre volontaire mêlant quotidien et écriture, un laboratoire intérieur et poétique, une fresque du Prague de l’époque, des portraits, dessins, etc. C’est cette Babel qu’il fallait rendre, celle que traduit magnifiquement l’entreprise de Laurent Margantin.