De nos frères blessés, premier roman de Joseph Andras, vient de paraître en poche. Le récit est centré sur un homme, Fernand Iveton, un homme dont l’action a marqué l’histoire et les mémoires, un « nom maudit » comme l’énonce la citation de Benjamin Stora et François Malye (François Mitterrand et la guerre d’Algérie) en exergue du roman :

Marguerite Duras © Hélène Bamberger

« Quand Baudelaire parle des amants, du désir, il est au plus fort du souffle révolutionnaire. Quand les membres du Comité central parlent de la révolution, c’est la pornographie » : c’est ainsi que Duras témoigne de son intransigeance face à la parole de pouvoir. Dans l’entretien avec Michelle Porte publié à la suite du texte Le Camion en 1977, l’auteur proclame que le langage du poète est la poésie. Ce n’est pas une affirmation qui corrobore l’idée de l’art pour l’art, c’est plutôt le rejet d’une parole qui émane du système, une parole qui se veut autoritaire, et que Duras ne cesse de fustiger. La force du désir devient obscène si c’est la grande instance du Parti communiste, en l’occurrence, qui vole sa voix au poète. Le poète existe d’abord parce qu’il chante le temps de l’amour et non parce qu’il presse le temps de la Révolution. Son chant est révolutionnaire parce que la poésie est subversive et dans ce sens, les vers peuvent pressentir le changement des temps et agir sur lui. Mais pour Duras, la poésie est éternelle si elle demeure au sein d’un esprit libre.

Il suffit d’être un peu attentif pour entendre le nom de Camus dans la bouche de tout un chacun, comme si évoquer son nom ou une de ses phrases – prise au hasard dans un site de citations ou de vagues souvenirs scolaires –, conférait un label de crédibilité. Les hommes politiques, quelle que soit leur couleur, en sont friands et il est évident que je n’ai ni l’intention ni la possibilité de tout recenser mais plutôt de pointer un phénomène qui, selon son humeur du jour, irrite ou fait sourire, et en tout état de cause, plonge le nom de Camus dans le « politiquement correct ».

Le Prix Goncourt du premier roman 2016 a été attribué lundi à Joseph Andras pour De nos frères blessés (Actes Sud). La surprise fut double : le roman n’était pas encore en librairies (il paraît aujourd’hui) et il ne figurait pas dans la sélection de quatre titres dévoilée par le jury le 6 avril dernier. Mais il s’agit d’un choix à saluer tant ce roman semble en effet ouvrir à une œuvre d’importance, littéraire et engagée, profondément politique, donc.