« Oui, je voulais parler » : ainsi s’achevait le texte publié par Édouard Louis dans Next (Libération, 7 mars 2014), Le plus étonnant pour moi, un texte présenté comme la matrice possible de son second roman. Vouloir parler, comme un je peux et je dois, malgré tout ce qui m’en empêche, le sujet, la honte, la fuite nécessaire, le fait d’avoir déjà dit et redit ce qui s’est passé, à des anonymes (l’infirmière, le médecin, les flics) comme à des proches.

Édouard Louis © Jean-Luc Bertini
Édouard Louis © Jean-Luc Bertini

Après le juste succès de son premier roman En finir avec Eddy Bellegueule, Édouard Louis est revenu en 2016 avec Histoire de la violence, âpre et magistral roman, qui évoque cette terrible nuit de Noël 2012 où il rencontre Reda avec qui la douceur des premiers instants va tourner à la violence la plus nue et la plus sombre. Diacritik avait rencontré Édouard Louis en janvier 2016 pour évoquer avec lui ce roman, nous republions cet entretien alors qu’Histoire de la violence sort en poche aujourd’hui, chez Points.

D’après la légende, désireux d’acquérir une connaissance parfaite des poisons et de leurs antidotes, le roi Mithridate VI (132-63 av. J.C.) avait réussi à s’immuniser totalement contre leurs effets en ingérant régulièrement de petites doses tout au long de son existence. A tel point qu’au moment de se donner la mort, il se rendit à l’évidence et à pied à la caserne la plus proche afin de se faire embrocher par un de ses mercenaires pour pouvoir en finir. Moins d’une semaine après l’élection américaine, dressons un parallèle entre l’empoisonnement antique et le populisme contemporain qui a conduit successivement au Brexit et à l’accession de Donald Trump à la présidence des États-Unis.

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« Anxiogène », « douteux », « fausse bonne idée »,  « mauvais timing » sont les qualificatifs qui reviennent le plus dans les articles des rares médias (six occurrences répertoriées à ce jour dans le fil d’actualités de Google) qui ont parlé de l’installation de l’œuvre de Candy Chang à la gare de Lyon, « Before I die I want to… ». Passant sous silence nombre de messages humanistes au nom du politiquement correct et au détriment de l’art.

Ann Leckie
Ann Leckie

Sur le chemin d’une taverne, Breq trouve une personne à demi-morte gisant dans la neige. Breq la reconnaît : c’est un ancien militaire qu’il a connu il y a longtemps, Seivarden. Le narrateur décide de le recueillir pour le sauver d’une mort certaine, bien que s’encombrer d’une telle personne risque de l’entraver dans sa quête. Breq nʼest en effet pas sur cette planète par hasard : il est sur la piste d’une personne qui peut lui procurer un objet rare, précieux, et surtout extrêmement dangereux.
C’est ainsi que commence La Justice de lʼancillaire, premier tome d’une trilogie de science-fiction, paru en 2013 et couronné en 2014 de la plupart des prix du genre dans le monde anglo-saxon. Par Samuel Minne

Gilles Deleuze disait que la vie ne meurt pas, que c’est le vivant qui meurt, pas la vie. Lorsqu’un poète comme Yves Bonnefoy décède, sa vie continue dans ses livres puisque c’est là que le poète est le plus vivant, que sa vie est la plus vivante – une vie qui n’est plus sa vie, mais qui est celle, impersonnelle et plus large que lui, d’une vie du monde.

Danièle Robert propose aux éditions Actes Sud une traduction renouvelée de l’Enfer de Dante, traduction qui pour la première fois en français fait l’effort d’être le plus fidèle à une contrainte fondamentale, autant rhétorique que rythmique et signifiante, de cette œuvre : la terzina. L’entretien ci-après avec Danièle Robert examine certaines dimensions de cette contrainte, les possibilités qu’elle ouvre, ainsi que certains enjeux du travail de la traduction.

António Lobo Antunes
António Lobo Antunes

« Il n’est pas à la beauté d’autre origine que la blessure, singulière, différente pour chacun, cachée ou visible, que tout homme garde en soi, qu’il préserve et où il se retire quand il veut quitter le monde pour une solitude temporaire mais profonde » (Jean Genet)

« Le monde a été fait à l’envers », a dit un jour un vieil homme dans un hôpital psychiatrique à António Lobo Antunes. Un homme que « les médecins appelaient schizophrène » et qui, en proie à ces mots qui le torturaient, a donné au jeune écrivain la plus simple leçon d’écriture qui soit : on ne peut écrire qu’à partir de ce qui précède les mots. Par Melina Balcazar Moreno.

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Le mutantisme commencerait avec l’affirmation qu’il « nous faut agir pour nous-mêmes, tout de suite », puisque nous serions pris dans une « crise évolutive ». Ici et maintenant sont en crise et il nous faut en sortir – ou disparaître. L’enjeu est vital – ou plutôt il est la vie elle-même : comment non pas rester en vie dans ce monde-ci mais inventer une autre forme de vie et donc un autre monde ?

Dans son dernier roman, Mathias et la Révolution, Leslie Kaplan explore Paris lors d’une folle journée, un lundi 20 mai sans année, un aujourd’hui pris entre le passé des révolutions antérieures (astronomiques, politiques, esthétiques, sociales) et l’avenir à construire. Dans le beau volume que coordonne Mireille Hilsum chez Garnier dans la collection « Écrivains francophones d’aujourd’hui », c’est toute l’œuvre de Leslie Kaplan qui se voit arpentée, depuis un présent, lecture et analyse de ses ouvrages passés comme aventure d’une écriture ; une forme de Depuis maintenant.

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Jackson Pollock

Quand il n’y a pas de langage, quand on se demande où est le sujet, que reste-t-il ? Les traces et les rythmes. Les traces des mouvements inscrits dans le sol, des déplacements du corps dans l’espace, des coulissures de peinture sur la toile. C’est cela qui reste, mais c’est également ainsi que tout commence. Les cliniques de l’extrême – extrêmes parce qu’elles amènent aux confins de ce qui est humain et aux frontières de ce qui est pensable – nous incitent à un questionnement sur la constitution du premier espace psychique, en rapport avec l’espace du rêve et l’espace du monde extérieur, aussi bien physique qu’intersubjectif.

Le silence du monde

Pendant neuf semaines, du 15 janvier au 11 mars 2016, Jean-Philippe Cazier a déployé le silence du monde et la manière dont littérature, poésie, philosophie, arts l’affrontent ou le disent. En neuf articles qui sont autant de textes littéraires, il a évoqué Derrida, Rimbaud, Dupin, Deleuze, Michaux, Mallarmé, tant d’autres : une série à retrouver dans son ensemble ici.

Un livre ne commence pas – absence de commencement, une écriture sans début ni fin. Livre déjà commencé, déjà commencé d’être écrit. Non dans l’existence de l’écrivain, ses expériences, son enfance heureuse ou malheureuse, ses pensées, bêtes ou géniales, mais dans quelque chose en lui, un ailleurs à travers lui ouvert à l’absence de commencement, ouverture sans bord, illimitée – qui ne serait que cela, ouverture, vide désert, béance sans lieu, sans espace.

Olivier Cadiot
Olivier Cadiot

« Chaque écrivain qui naît ouvre en lui le procès de la Littérature » lançait naguère Roland Barthes, désignant dans Le Degré zéro de l’écriture d’un geste épris d’intransigeante modernité, cet instant inouï où tout livre débute, à chaque fois, pour définitivement recommencer en soi la Littérature. De telles considérations qui entendent donner, dès son orée, l’écriture comme l’indépassable sursis d’une Littérature perpétuellement redébutée et en redessiner l’impossible histoire depuis son intime faillite toujours reculée résonnent comme le parfait liminaire à la lecture de l’incisive Histoire de la littérature récente, tome I, brûlante d’énergie qu’Olivier Cadiot vient de faire paraître chez P.O.L.