Partons d’un commun proverbe que l’emballage des Carambars attribue à Confucius : « Quand le sage montre la lune, le singe (ou l’idiot ?) regarde le doigt ». Je me suis toujours demandé ce qu’on y reprochait au singe. Qu’est-ce qu’il a à faire de la lune qu’un vieil homme prétend qu’il admire ? Je pourrais sans beaucoup d’effort lui prêter plusieurs motifs d’aimer mieux regarder le doigt que le terne satellite. La première qui me vient : qu’en bon disciple d’Épictète, il fasse plus grand cas de la beauté du geste que du but entrepris. La seconde, tout aussi plausible : qu’il ait lu à ses heures perdues les ouvrages fondamentaux de la « nouvelle critique » et sache, à propos du poème, que ce qu’il prétend montrer (crépuscule, femme, combat…) n’est que l’alibi de son exercice. Puisqu’en ce dimanche il pleut des adages, voici un autre truisme : « Le sujet du poème, c’est le poème » — ou, dans la traduction de Barthes : le passe-temps favori de la littérature (moderne) est de se montrer du doigt.

Depuis bientôt une quinzaine d’années, Stéphane Bouquet a su s’imposer, recueil après recueil, comme l’une des figures parmi les plus remarquables de la poésie française contemporaine. De Dans l’année de cet âge jusqu’à Nos Amériques en passant par Le Mot frère et Les Amours suivants, la poésie de Bouquet déploie la quête sans trêve d’une vie vivante qui voudrait faire surgir un peuple, œuvrer à habiter le monde et à recueillir les instants épars dont les hommes sont faits. C’est à l’occasion de la parution de Vie commune que Diacritik a rencontré le poète pour un grand entretien où il revient sur son œuvre et en particulier sur son nouveau recueil qui s’offre comme l’un des textes les plus importants de cette année.