Paul Otchakovsky-Laurens

« J’entretiens un rapport assez distant à la mélancolie » confiait, il y a quelques semaines, Paul Otchakovsky-Laurens à la sortie de son film Éditeur, alors considéré comme reviviscence d’un homme et désormais, depuis cet accident de voiture qui lui ôté la vie en Guadeloupe cette nuit, à tenir comme son lumineux et confiant testament. Car si la mélancolie et une puissante tristesse traversent et soulèvent chacun depuis l’annonce de son brutal décès, ce sentiment même de mélancolie n’affectait que peu cet éditeur qui, dans les 40 dernières années, a su définir l’un des plus beaux catalogues de la littérature française de la fin du 20e siècle et du début du 21e. P.OL., comme on l’appelait (terrible passé) et comme il figurait sur les couvertures de la maison qu’il avait fondée à la fin des années 1970, n’était pas un éditeur comme un autre. P.O.L. n’était pas seulement un brillant éditeur. P.O.L. était un des visages les plus ardents du contemporain : il était un des artisans les plus accomplis de l’écriture contemporaine, celui qui avait inventé, au quotidien, la littérature comme mode d’emploi.

Claude Simon (1913-2005), victime malgré lui d’un canular réactionnaire

Claude Simon, ce serait, décidément, mort ou vivant, l’éternelle bataille de la phrase. Telle serait la conclusion hautement morale et finement désabusée qui viendrait conclure le canular dont chacun depuis lundi s’émeut : deux amis, Serge Volle, écrivain et peintre de 70 ans et un « ami écrivain très connu dont Volle ne veut pas dire le nom » affirment qu’aucun éditeur aujourd’hui « n’accepterait de publier Claude Simon ». Décision est alors prise d’envoyer 50 pages du Palace, roman de Claude Simon, à « dix-neuf éditeurs, petits et grands ». Le constat est sans appel : sur les 19 éditeurs dont le nom demeure un mystère dans l’histoire de l’humanité, 7 ne prennent pas la peine de répondre quand 12 le refusent au prétexte notamment de « phrases sans fin… qui font perdre le fil au lecteur ». La démonstration serait donc faite, et elle prendrait les allures d’un crime de lèse-majesté de la Littérature même : le Prix Nobel de 1985 ne pourrait plus être publié en 2017.

Camille de Toledo © Ida Jakobs

« Ce que j’espère, du lecteur, c’est de l’interprétation ».
Camille de Toledo

Le livre de la faim et de la soif est un roman difficile à présenter parce que ses qualités ont la même teneur que le cœur fuyant de l’existence qu’elles nous font toucher du doigt : elles sont aisées à ressentir mais périlleuses à saisir avec les mots de la langue.
Camille de Toledo a construit un dispositif de narration complexe, un labyrinthe miroitant dont les facettes nombreuses se reflètent les unes les autres dans une incandescence narrative qui nous immerge au cœur du tumulte de notre monde en pleine mutation. Du début du livre jusqu’à la fin, le lecteur se trouve précipité dans la quête aventureuse d’un personnage abyssal, un livre à vrai dire, avec ses pages et sa reliure, un livre donc, obsédé par le désir de sortir de lui-même pour entrer dans la vie.

« La vie est le noyau poétique des poèmes ; pourtant, plus le poète s’efforce de transposer telle quelle l’unité de vie en unité artistique, plus il se révèle un bousilleur » déclare avec autant de férocité que de lucidité aguerries Walter Benjamin à propos d’Hölderlin afin de dire de la poésie cette irrémédiable tension, toujours relancée, toujours désirée qui consiste à vouloir trouver depuis le poème la formule d’une vie – la chance inouïe d’une vie vivante. Peut-être faudrait-il confier ces quelques mots énergiques de Benjamin qui montrent combien la poésie doit apprivoiser et versifier autant que libérer le vivant comme escorte lumineuse à la lecture du splendide et comment nous voilà moins épais, nouveau recueil poétique d’Anne Portugal, paru ces jours-ci chez P.O.L.

Theory now

À La Colonie, nouveau lieu ouvert par Kader Attia, tout juste couronné par le prix Marcel Duchamp 2016, se déroulera, à l’initiative de Lionel Ruffel, la manifestation Theory Now qui se propose, entre ateliers, performances, et conférences, de redéployer la pensée, de la réengager, pour se mettre en quête de la théorie aujourd’hui. Diacritik vous invite à assister à ce qui s’impose déjà comme un événement majeur de cette fin d’année.

Asli Erdogan
Asli Erdogan

Chaque jour depuis septembre, plusieurs écrivains turcs se tiennent debout face à la prison pour femmes d’Istanbul. Solidaires, ils protestent contre l’emprisonnement d’Asli Erdogan, l’auteur du Bâtiment de pierre. Jeudi dernier, les procureurs turcs ont réclamé la prison à vie pour la romancière qui, à 49 ans, n’a jamais commis d’autre crime que d’écrire dans une presse favorable aux revendications du peuple kurde.