Des jours et des nuits sur l’aire, Isabelle Ingold
Des jours et des nuits sur l’aire, Isabelle Ingold

Des jours et des nuits sur l’aire, d’Isabelle Ingold, est un film particulièrement beau et intelligent. Esthétiquement beau et intelligent. Politiquement beau et intelligent.

Le lieu unique du film est une aire de repos d’autoroute en Picardie. Unité de lieu donc, mais pas unité de temps, semble-t-il, puisque ce qui est filmé est une succession de jours et de nuits. A moins que l’unité de temps, ici, ne soit donnée, justement, par cette succession : le temps insiste, omniprésent dans sa répétition, immuable dans son écoulement. C’est le temps comme événement, implacable, le temps comme destin.

Marguerite DurasLes 2 et 4 juin derniers, on pouvait assister à la mise en scène d’une pièce de Léna Paugam Et, dans le regard, la tristesse d’un paysage de nuit d’après le texte de Marguerite Duras, Les Yeux bleus cheveux noirs, d’où cette phrase est extraite. Cela se passait à l’Espace Centquatre à Paris, à l’occasion du Festival « Impatience », une manifestation qui en est déjà à sa huitième édition – dans une collaboration qui voit le Centquatre associé à La Colline Théâtre National et à Télérama – et qui se propose de mettre en lumière le théâtre émergeant de jeunes artistes prometteurs.

© Quentin Pradalier
© Quentin Pradalier

La première fois que je l’ai vue, cette photographie, c’était à une exposition, au vernissage, ça m’a tout de suite frappé. Peut-être était-ce parce que je venais de terminer un livre, Le Navire Night, de Duras. Oui, ça m’a fait penser à un passage :

« C’est un orgasme noir. Sans toucher réciproque. Ni visage. Les yeux fermés. Ta voix, seule. Le texte des voix dit les yeux fermés. Aucune image sur le texte du désir ? Alors il n’y a rien à voir. Rien aucune image. Le Navire Night est face à la nuit des temps ».

Snow covered trees and benches in Central Park, New York City, New York State, United States of America, North America
« Le problème avec la vérité est qu’elle relève souvent du cliché et de la banalité », écrivait Michael Cunningham dans Crépuscule (2012) — un roman de désir et de mort, dans un New York à « l’attrait cruel », « un foutoir comme l’était le Paris de Courbet », une ville « dangereuse » en ce qu’elle accentue les failles intimes et dérives individuelles.

Maren Sell
Maren Sell

« Tout se réduit en somme au désir et à l’absence de désir. Le reste est nuance »
Cioran

Maren Sell a été follement amoureuse de Yann Andréa. Jusqu’au point d’en être volontairement l’esclave, de le vénérer comme un dieu, de se consumer pour lui telle une adolescente saisie soudainement par les frissons du premier amour. Elle semble d’ailleurs ne pas craindre la révélation de ses agissements tempétueux et romantiques ou encore l’écriture de phrases dont la naïveté laisse rêveur : « Que chantent les anges ? L’amour naissant » ; « votre bouche était comme un papillon qui butine, d’une légèreté insoutenable ». Mis à part l’hyperbole finale qui convoque aussitôt une plume de poids, Duras ou la première amante de Yann, cette évocation idyllique de l’amour semble appartenir à une littérature d’antan, à une libido amandi très proche de jeunes personnages de Bernardin de Saint Pierre.

Photo Bruce Wayne, Flou
Photo Bruce Wayne, Flou

Pourquoi, la question. Duras a longtemps été ma réponse. Pourquoi, la réponse. Duras sera toujours la question. Depuis le début Duras et ses phrases magiques, inaugurales. Phrases qui reviennent en boucle, écrites tracées sur la crête des mots, phrases tatouages sur une peau de lecteur ébloui : On écrit sur le corps mort du monde, corps mort de l’amour. Écrire c’est arriver avec la crise au bout de la crise.

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« Pour certains, tout est politique ; pour d’autres, qui sont parfois les mêmes, l’érotique et le désir sont partout ». Jacques Dubois, bien connu de nos dialecteurs, le note à raison en avant-propos du volume qu’il coordonne, Sexe et pouvoir dans la prose française contemporaine, « ces deux mouvements de l’être, qui sont également régimes de sens » ne peuvent que dialoguer. Les apparier est une grille de lecture du champ littéraire contemporain, de ses tropismes comme de ses tensions, sous l’égide de Deleuze (tout désir est — et porte — une révolution) et de Foucault (La Volonté de savoir).

Certaines semaines ont un goût de cendres. Comme celle qui vient de s’écouler, s’ouvrant avec l’annonce de la mort de David Bowie. La fin d’une époque. « La mort viendra et elle aura tes yeux« , écrivit deux heures plus tard Johan Faerber, citant Pavese… et nous sommes descendus « dans le gouffre muets ». Pour Olivier Steiner, le secours vint de Marguerite Duras et de Flaubert, pour célébrer le Thursday’s child. Parce qu’il fallait bien se rendre à l’évidence pourtant informulable, « Et puis David Bowie est mort« , le fantôme d’Hérouville n’est plus, nous laissant floating in the most pecular way.

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Jeudi 31 décembre 2015

Vous savez, je ne parle pas de moi parce que je m’intéresse, je parle de moi pour dire le moins de conneries possibles. Moi, la matière moi, ça ne m’intéresse pas, plus, vraiment, si peu. Ce qui m’intéresse encore c’est tout ce qui me traverse et me modifie, tout ce que je ressens, comprends et comprends pas, qui vient de l’extérieur, outside disait MD, les autres, l’altérité. Les autres, l’adversité. Je parle de moi car c’est vous qui m’intéressez.