Arno Bertina

Dans ce qui est au bord, rien ne reste mais chacun cherche pourtant à s’accrocher, à surseoir à la disparition, à trouver dans le battement du monde le sens impromptu de sa propre apparition. La cité n’accueille pas. La cité ne recueille pas. La cité est parfois cette communauté triomphante qui sait poser avec elle des frontières où chacun devient le barbare qui ne peut pas pénétrer.

Camille de Toledo

Dans quelle langue écrire ? Dans quelle langue articuler son récit ? Depuis quels mots venir rendre du monde la mesure ou la démesure active ? Telles pourraient être, en apparence simples et premières, les questions qui viendront se déployer tout au long de l’avant-dernière demi-journée de la 11e édition des Enjeux contemporains qui se tiendra ce samedi.

« Ce qui reste, les poètes le fondent » clamait, on s’en souvient, Hölderlin en des termes confiants mais hagards. Nul doute qu’un tel vers, qui se propose d’œuvrer à ce qui demeure contre toutes les destructions, pourrait servir d’exergue lumineuse à une exploration des périphéries qui circonscrivent la ville.

Peut-être, plus que tout homme, le poète est-il par nature un animal politique. Telle serait, aussi paradoxale que provocatrice, l’affirmation qui viendrait traverser les premières demi-journées de mercredi et jeudi de cette 11e éditions des Enjeux du Contemporain portant sur les droits de cité et dont Diacritik est cette année le partenaire.

Antigone par Nikiforos Lytras (1865)
Antigone par Nikiforos Lytras (1865)

Sophocle fait de la « déchéance de nationalité » le ressort du tragique. C’est dans Antigone. La déchéance de nationalité déclenche un destin qui échappe vertigineusement à toute règle. Sur les planches de ce théâtre, tout s’abolit curieusement dans le chaos, dans les suicides les plus horribles. Les violences se déchaînent en suivant un conflit entre des droits inconciliables. Ce sont des jeux de normes qui s’écartent dangereusement l’un de l’autre. Aussi le sang versé ne lavera-t-il plus aucune contradiction. Il ne restaurera plus aucune Loi.

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En 1953, dans L’Innommable, Samuel Beckett écrivait : « il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, (…) il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. »

Continuer, sans doute est-ce ce qu’il nous faut faire ici. Reprendre le cours des choses, malgré le choc, malgré le deuil, malgré ce sentiment, lourd et tenace, d’un après impossible.