Mathieu Potte-Bonneville

« La reprise est la réalité, le sérieux de l’existence. Celui qui veut la reprise a mûri dans le sérieux : celui-là vit. Il ne galope pas comme un gamin » lance, avec vigueur et force, Kierkegaard pour venir définir la reprise, ce grand et intrépide principe de vie qu’il voit naître à l’horizon vital de chaque homme qui entend se déprendre du passé, en dépasser les atermoiements contrits et se livrer pleinement à l’instant présent qui ne cesse de venir à soi dans l’étourdissement de l’immanence.

Olivier Cadiot (DR)

« Quelque chose rôde dans notre Histoire : la Mort de la littérature ; cela erre autour de nous ; il faut regarder ce fantôme en face » s’inquiétait vivement, à l’orée des années 1980, Roland Barthes au moment où, préparant son roman, il entrevoyait combien la littérature allait mourir, combien cette mort, autrefois tenue comme mythe et rhétorique spéculative, allait effectivement advenir à chacun et combien, désormais méduse folle, il fallait la prendre en charge pour la reculer en soi et peut-être parvenir à la nier. Nul doute qu’une telle considération qui promeut la mort de la littérature comme le postulat infranchissable de notre temps pourrait servir d’exergue idéal au deuxième tome de l’Histoire de la littérature récente qu’Olivier Cadiot vient de faire paraître chez P.O.L. tant il s’agit pour le poète non seulement de regarder cette mort en face mais d’en être la méduse renversée : de faire mourir de sa belle mort la mort même de la littérature.

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure » : cette phrase, ouvrant à la Recherche, Proust mis trois ans à l’écrire.
« J’étais couché depuis une heure environ », « Jusque vers l’âge de vingt ans, je dormis la nuit » sont deux tentatives rayées, il serait parfois bon de ne pas connaître les essais avortés et autres brouillons raturés, pour en rester à l’incipit parfait, musical, énigmatique dans son évidence, cette magie qu’explore justement Laurent Nunez dans L’Énigme des premières phrases (Grasset).

Affiche

Un ouvrage récent, Éléments de Banalyse, permet de découvrir ce mouvement des années 80 du siècle dernier. Banalyse is Banalyse : la Banalyse « est avant tout un acte, le Congrès ordinaire de banalyse. Il se tient tous les ans dans une petite gare du centre de la France, appelée Les Fades, un endroit où il n’y a strictement rien à faire, où il n’y a aucune distraction, et où le risque de l’ennui est particulièrement important. » Ce Congrès n’a pas d’objet, « il consiste uniquement à être là, à perdre son temps à attendre les trains. La banalyse se définit par rapport à cet acte. »

A l’heure où certaines Cassandre proclament avec perte et fracas l’irrémédiable fin de la littérature et le conséquent décès de la critique, sans doute la littérature contemporaine n’a-t-elle jamais autant brillé depuis son champ dispersé et résolument éclaté, et la critique ne s’est-elle trouvée autant de voix neuves pour venir la cartographier depuis ses accidents répétés. Parmi elles, Laurent Demanze qui, depuis Encres Orphelines, élabore une pensée critique qui trace les chemins des ascendances empêchées et des généalogies brisées de Pierre Michon à Gérard Macé et Pierre Bergounioux mais explore également la vocation encyclopédiste de la littérature contemporaine. Ce parcours encyclomane, de Gustave Flaubert à Pierre Senges, fournit ainsi la trame de son nouvel et fort essai, Les Fictions encyclopédiques paru il y a peu, et sur lequel Diacritik a voulu revenir avec lui le temps d’un grand entretien sur la littérature contemporaine et son devenir.