Suzanne Doppelt

Dans l’ensemble des livres de Suzanne Doppelt, et plus précisément de Totem (2002) à Vak spectra (2017), dans Le pré est vénéneux (2007) ou La plus grande aberration (2012), textes et photographies s’agencent dans un travail de combinaison rythmant l’écriture à la fois littéraire et photographique. Les photographies en noir et blanc se composent souvent par séries ou planches selon différents formats.

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En mai 1967, le festival de Cannes, qui n’avait pas encore planté les germes de sa confortable petite rébellion microcosmique et cinématographique de 1968 sur la Croisette, décerna son grand prix à un réalisateur italien, Michelangelo Antonioni, qui avait déjà atteint une grande notoriété avec sa trilogie, L’Avventura (1960), La Notte (1961) et L’Eclisse (1962). Mais, cette fois d’une part Antonioni avait abandonné son Italie natale pour le Londres des années 1960, d’autre part il avait opté pour une adaptation, celle d’une nouvelle littéraire d’un auteur argentin exilé à Paris (où il mourra en 1984 et sera inhumé au cimetière du Montparnasse), Julio Cortazar. 

John Savage photo The Quietus
Jon Savage photo The Quietus

Jon Savage, de son vrai nom Jonathan Malcolm Sage, patronyme plus calme que le nom de plume, est très connu de l’autre côté de la Manche. Producteur et journaliste spécialisé dans la musique, sa notoriété est due à son histoire des Sex Pistols et de la musique punk, publiée sous le titre England’s Dreaming, en 1991. Il a publié en novembre 2015 un ouvrage qui plaît mais qui fait débat aussi, 1966: The Year The Decade Exploded. Donc, selon Jon Savage, l’année 1966 est le point culminant du volcan des années 1960. 

« une » de Life le 10 novembre 1967, BG sur la Tallahatchie Bridge qui sera détruit en 1972
Une de Life le 10 novembre 1967, BG sur le Tallahatchie Bridge qui sera détruit en 1972

Bobbie Gentry, voilà un nom qui ne dit plus rien, strictement rien aux jeunes générations. Pourtant à la fin des années 1960, elle fut une chanteuse, interprète et compositeur, reconnue dans le monde entier, pour son grand talent et toujours dans les mémoires pour sa silhouette de rêve. Après une dizaine d’années de renommée jusqu’au début des années 1980, elle a ensuite complètement disparu des écrans et des ondes. 

Le checkpoint, nœud central dans Redacted
Le checkpoint, nœud central dans Redacted

L’histoire du cinéma ne se confond pas avec celle des images. L’histoire du cinéma, ce serait peut-être toujours l’histoire d’une image absente, d’une image manquante, d’une image négative, d’une image qu’on ne voit pas, d’une image qui fait défaut, d’une image à la fois absolue (sur-visible) et ultime (qui annulera toutes les autres) qui aurait valeur de totalité, qui serait en somme la clef du visible. Partant d’une telle proposition, l’histoire du cinéma se tiendrait dans un incessant paradoxe : le cinéma commence quand on a non seulement compris qu’il manquait une image mais surtout quand on a compris qu’on ne voit pas. Comme si l’essence du cinéma était d’ouvrir à l’aveuglement, d’éveiller l’aveugle qui se tient en nous les yeux ouverts, à la conscience de l’angle mort de toute vision. Car, paradoxe ardent, cette image lacunaire, de la défaillance du Voir, n’est pas une image invisible, une image inconnue mais, au contraire, une image non-visible, une image qui est fichée au cœur de l’image même, de toute image. On le dira plus franchement : l’histoire du cinéma est celle d’une image qui sait qu’elle devenue champ aveugle en soi.

Laurence Weiner, Ruptured, 1972 — Collection Lambert, Avignon

Elles s’appellent Charlotte Rampling, Barbara Loden, Odette Peigné ou La Castiglione. Une même interrogation sous-tend leurs vies et leur identités : qui je suis, titre du livre de Christophe Bataille et Charlotte Rampling qui vient de paraître chez Grasset. Des existences tissées de blancs et de mystères, invisibles à force d’être (sur)exposées ou réécrites, qui toutes pourraient être placées sous le signe de la citation de Jean-Luc Godard (Détective) en exergue du Supplément à la vie de Barbara Loden :

« Et ça, c’est trop transparent ou pas assez ?
— ça dépend si vous voulez montrer la vérité.
— C’est comment la vérité ?
— C’est entre apparaître et disparaître. »