Ginevra Bompiani

Ce que Ginevra Bompiani dit à ses lecteurs dans Pomme Z, c’est que l’humanité et le vivant valent plus que toute langue, plus que toute littérature, plus que toute autre idée d’absolu. La langue est loin pour elle d’être un outil conceptuel, la langue est une émotion, un moyen pour ressentir les autres, pour les approcher. Le mot est un mot surtout parce qu’il fait l’expérience de la voix et parce qu’il va à la rencontre du monde. Dès lors écrire pour Ginevra Bompiani, signifie porter à la connaissance du lecteur ces rencontres qui ont percé, nourri, accru sa vie mais qui auraient pu être comme « transcendées » si elle n’était pas un peu restée en deçà, si elle avait su faire taire cette forme d’émoi, de délicatesse de discrétion qui l’a inévitablement séparée des chemins de personnes rencontrées.

Michel Foucault par Hervé Guibert
Michel Foucault par Hervé Guibert

Le philosophe, comme Spinoza le reconnaît dans la dernière ligne de L’Éthique, emprunte un chemin rare et difficile qui exige une aptitude du corps tout à fait exceptionnelle. Les philosophes qui suivent cette souplesse ne sont pas légion. On ne mesure pas d’ailleurs leur existence selon leur poids médiatique. Plotin, par exemple, n’interroge jamais les conditions de sa diffusion, ni ne se préoccupe du champ des lecteurs possibles. Il montre dit-on un visage de lépreux. Il est requis par autre chose que plaire : un acte de contemplation qui n’a rien de pédagogique. Prendre de l’importance aux yeux d’un public n’est pas du tout son problème. Il s’agit plus d’un combat en un moment crucial quand il se met à l’épreuve d’une hypostase. Autour de lui, on peut l’applaudir et le suivre, mais ce n’est pas cela l’hypostase. Qu’il en reste quelque part un nom pour recueillir un enseignement, pour mémoriser l’excès, le débordement du corps, ce n’est pas le souci du philosophe. Ce sont plutôt les disciples qui vont coucher sur papier ce parcours de combattant, comme Porphyre, qui va conférer aux textes de Plotin la forme de leur vulgarisation.

Jean-Paul Goux
Jean-Paul Goux © Olivier Roller

De livre en livre, Jean-Paul Goux n’aura cessé de mener une réflexion, inquiète et obstinée, sur les manières d’habiter. Les personnages de l’écrivain sont en permanence à la recherche d’un lieu, ou plutôt d’un séjour, qui les mette aux prises avec le réel, les réconcilie avec le monde, leur donne la conscience infaillible d’être vivant : un lieu qui allie simplicité et naturel, en s’ouvrant nettement aux rythmes de la nature et à la scansion du temps. Les lieux, chez le romancier, sont toujours des observatoires ou des sismographes, qui ne mettent pas à l’abri d’une enclave, mais permettent de sentir ou d’éprouver avec une acuité plus grande les soubresauts du réel. Ces séjours privilégiés, fragiles, sont en permanence menacés, voués à la ruine, menacés par les bulldozer ou les méfaits d’un urbanisme incontrôlé : le désir d’un lieu et l’angoisse de le perdre, c’est dans ce battement-là que s’élabore l’œuvre du romancier depuis Les Jardins de Morgante.

10330307_1128951637156793_8888554737983979618_nQuatre livres signés Colette Fellous, Antoine Compagnon, Philippe Sollers et Chantal Thomas : tous ont Roland Barthes pour centre irradiant, qu’il s’agisse de La Préparation de la vie et de L’Age des lettres, de L’Amitié de Roland Barthes : un Pour Roland Barthes, feuilleté, aimé, connu, rappelé. Quatre images du désir du texte, d’un amour de la langue et du goût du présent.
Après Colette Fellous, arrêtons-nous sur le texte de Philippe Sollers, publié au Seuil en octobre dernier.

Alors qu’il parle de la poésie, Jean-Marie Gleize commence par parler d’amitié, de fenêtre ouverte, de la main d’un ami décédé – de l’amitié, d’un art des relations gratuites, rencontrées dans le hasard du monde. L’ami, c’est celui avec qui l’on habite, même si l’on n’habite pas avec lui – l’amitié est une maison commune, même si la maison est faite de distances, une maison de papier. Nous creuserons l’épaisseur du papier, dit Jean-Marie Gleize, sans autre bruit que celui de l’eau, le bruit du vent. L’amitié, c’est déjà la poésie, et la politique.