Benoît Casas
Benoît Casas

Que la littérature ait d’abord — peut-être seulement — affaire au temps, qu’elle en soit simultanément l’épreuve et la tentative d’exposition, la chose est entendue, a même été donnée à lire de la plus belle et de la plus saisissante des façons dans les œuvres majeures qu’on sait. Reste que l’affaire en question demeure le plus souvent tacite. Impliquée, enveloppée par l’artifice même de la mise en intrigue, la tramant, l’irrigant en secret, elle est un peu à l’écriture ce que la lumière est aux objets qui font pour nous qu’il y a un monde. Elle est ce qui fait voir sans elle-même être vue.

Sophie et sa petite communauté aux bêtises inavouables
Sophie et sa petite communauté aux bêtises inavouables

« Il ne s’agit pas de tourner avec des enfants pour mieux les comprendre, il s’agit de filmer des enfants parce qu’on les aime » lançait François Truffaut, vibrant de justesse et de tendresse, dans Le Plaisir des yeux, l’un des ses ardents recueils d’articles critiques, au cœur duquel, revenant sur certains de ses films comme L’Argent de poche, le cinéaste s’interroge sur la manière dont les enfants doivent être représentés et employés à l’écran.

Lionel Ruffel
Lionel Ruffel

Quelques jours avant la sortie — le 11 février prochain — et la critique sur Diacritik de Brouhaha, puissant essai de Lionel Ruffel qui questionne le contemporain comme concept pour dire notre temps, retour sur le premier effort réflexif du critique littéraire, Le Dénouement. Paru en 2005 chez Verdier dans la collection « Chaoïd », s’y dévoile déjà l’essentiel d’une pensée parmi les plus neuves de l’époque.

Kraken

Certains livres comptent plus que d’autres. Il est souvent difficile d’en expliquer la raison, surtout lorsqu’elle touche à une forme d’intimité devant laquelle l’objectivité reste désarmée et muette. Marcel Proust n’était pas étranger à ce sentiment, et il l’éprouvait sans doute mieux que tout autre puisqu’il en cerna l’insaisissable essence dans l’expression « famille d’esprit ». À partir de cette idée, tout trouve son sens et son équilibre. Les livres qui nous touchent le plus sont ceux avec lesquels s’établit une communion naturelle, ceux que l’on a l’impression de comprendre au-delà des mots dont ils sont composés, ceux qui semblent nous comprendre mieux que nous saurions le faire nous-mêmes. Ces livres laissent l’impression d’avoir toujours été présent au cœur de notre être, à une place laissée longtemps vacante de notre bibliothèque intérieure ; ils font résonner des cordes dont la sensibilité ne paraissait posséder d’expression que pour nous-mêmes et que nous avions renoncé à faire vibrer autrement, ils nous tendent une main amicale extraite d’une région d’autant plus inconnue de notre conscience qu’elle n’est localisée nulle part ailleurs que dans l’angle mort de nos vies. Le Chant du Kraken de Pierre Pigot fait partie de ces lectures qui allument une étincelle dans les abysses de notre identité, là même où nous ne pouvions imaginer autre chose que l’obscurité.

Écrire, ce serait désormais savoir se souvenir, ému, de la littérature. Ce serait savoir se souvenir, indéfiniment, avec pénitence, porté par une impuissance ivre d’elle-même, de ce qu’elle a pu être, du monde qu’elle a mené, des hommes qu’elle a traversé et de toutes les paroles qu’avec elle et après elle, elle aura su emporter jusqu’au dernier souffle. Car, depuis le tournant des années 1980, la littérature porte en elle son propre souvenir, sait que le Livre à venir ne lui appartient plus, qu’elle ne saura plus se convoquer qu’à la mesure de la mémoire qu’elle se donnera, doit comprendre qu’elle ne tremblera plus maintenant que de son propre désir de revenir à elle, désir réduit ainsi à devoir, indéfiniment, se reconstituer, se perpétuer dans la réminiscence, s’accomplir dans un deuil qui, à chaque page, veille, de toute sa noirceur.