Les deux premiers volets de l’autobiographie vivante de Deborah Levy, tout juste parus aux éditions du Sous-Sol dans une traduction magistrale de Céline Leroy — Ce que je ne veux pas savoir et Le Coût de la vie — viennent de remporter le Prix Femina étranger 2020. Un prix plus que mérité, récompensant une œuvre majeure et une autrice que, nous l’espérons, les éditions du Sous-Sol contribueront à faire découvrir, plus largement encore, au lectorat français. Diacritik republie la critique que Christine Marcandier avait consacré aux livres il y a quelques semaines.

Un jour Marie Darrieussecq a perdu le sommeil, qu’elle pensait pourtant son ombre. Dans Pas dormir, l’autrice se plie aux scenarii alternatifs que lui dictent ses insomnies : penser, lire, écrire, chercher ce qu’une trinité tutélaire (Kafka, Cioran, Proust) et tant d’autres auteurs ont eux aussi traversé. Ce livre est « le résultat de vingt ans de voyage et de panique dans les livres et dans mes nuits ». Mais il est  surtout une manière radicalement autre de se dire, une forme d’autobiographie par l’insomnie qui échappe à toute limite formelle parce que son sujet est, en définitive, l’éveil, à soi et au monde.

Les débats sur l’autofiction font rage en cette rentrée littéraire 2020 : écrire sur soi, depuis soi, affirmer ne pas mentir et pourtant en partie cacher ou inventer, est-ce faire œuvre littéraire ? (Qui penserait à la polémique Yoga viserait juste). La question est vaine, en soi, et elle tombe d’elle-même quand on lit les deux premiers volets de la Living Autobiography de Deborah Levy, tout juste parus aux éditions du Sous-Sol, dans une traduction magistrale de Céline Leroy : Ce que je ne veux pas savoir et Le Coût de la vie.

Enrique Vila-Matas n’a pas souvent été présent, nous semble-t-il, dans les colonnes de Diacritik. Il est cependant devenu une vedette de la littérature de pointe, à laquelle il contribue avec des fictions mi-romans mi-essais qui ont toujours un côté fantasque et novateur.  Et c’est bien le cas avec le volume qui vient de paraître chez Actes Sud en traduction française. Parlons donc de cette Brume insensée qui est, dès le titre, une citation, celle-ci empruntée à Raymond Queneau comme signalé en épigraphe.

Dans La Deuxième Disparition de Majorana qui est une réponse au célèbre opuscule de Leonardo Sciascia, Jordi Bonells raconte comment, sous le prétexte d’une recherche pour le CNRS sur ce qu’il appelait alors « la mise en dictature du roman » et sur les trajectoires personnelles des écrivains argentins pendant la dictature militaire, il se rend à Buenos Aires pour retrouver les traces d’Ettore Majorana qui aurait vécu sous un faux nom en Amérique du Sud entre 1939 et 1976.

Il est bien que la reprise des « romans et nouvelles » de J.-K. Huysmans en Pléiade soit accompagnée d’un avant-coureur en Poésie/Gallimard rééditant les poèmes en prose de l’écrivain (Le Drageoir aux épices et Croquis parisiens). Car c’est par cette porte-là de la poésie sans versification qu’a pénétré le jeune Huysmans dans le champ littéraire, donc par l’oblique d’un genre tout nouvellement inventé. Nous sommes en 1874.

Changement de saison. Il est grand temps de circuler plus librement dans le Terrain Vague. Chacun le fera à sa manière, tirant le fil de ses obsessions, tout en gardant un regard ouvert sur ce qui arrive, sous forme de message adressé, ou par hasard, retenant ce qui s’est fait prendre dans la toile que tissent ces déambulations. Mais ce n’est pas en critique que le diariste chemine : plutôt en compositeur, ou en dessinateur – il faut être les deux pour élaborer une partition qui tienne à la fois la table et le mur (le carnet de notes et l’écran).

« Vous vous réveillez un matin, vous êtes noire ». La phrase d’incipit des Idées noires, deuxième roman de Laure Gouraige s’offre aussi en quatrième de couverture du livre, dans la sobre évidence que cultivent les éditions P.O.L : une voix est là, concentrée en une phrase qui est pourtant tout sauf une formule — contrairement à tant de blurbs et autres effets d’annonce aussi clinquants que creux. « Vous vous réveillez un matin, vous êtes noire » : tout est dit, rien pourtant d’une métamorphose aussi abrupte qu’absurde ou plutôt relevant d’une logique folle qui décale à peine pour agir comme un imparable révélateur photographique — l’une des définitions potentielles de la fiction, quand un livre n’est pas un sujet mais une manière.

S’il fut un âge d’or de l’édition, il est indissociable de son envers et Jacques Schiffrin (1892-1950) fondateur de « La Pléiade » en est l’incarnation. Son existence figure un demi-siècle de possibles basculant dans le cauchemar absolu. C’est son portrait, et travers lui celui d’une époque, que dresse Amos Reichman dans un livre puissant et doublement contextualisé : les années 40 et aujourd’hui, soixante-dix après la disparition de Jacques Schiffrin, « alors que le temps semble de nouveau sortir de ses gonds ».

« Peut-être n’y a-t-il pas là un parcours, seulement l’intermittence entre le probable et l’improbable »
(Le Stade de Wimbledon)

Daniele Del Giudice (1949-2021) était un marchand de temps comme un arpenteur, soit un alchimiste du récit. Italo Calvino avait qualifié Le Stade de Wimbledon de « livre insolite », et cet adjectif pourrait convenir à chacune des œuvres de l’écrivain italien disparu le 2 septembre dernier. Insolites, elles le sont au sens étymologique du terme : chaque récit de Daniele Del Giudice est un décollage vers l’(in)connu et, pour de nouveau citer Calvino, une « nouvelle approche de la représentation, du récit, selon un nouveau système de coordonnées ».

Une station-service est un non-lieu, au sens que Marc Augé donne à ce terme, un espace propice à une anthropologie de la surmodernité. Devenue roman, ce non-lieu — puisque l’article singularise la station-service tout autant qu’il en fait la représentante de toutes les autres, le lieu de tout lieu — se mue en temps, en feuilleté de micro-récits, de Chroniques d’une station-service. Un drôle de livre, signé Alexandre Labruffe.

L’été arrivant, vous vous laisserez peut-être tenter, si la situation sanitaire le permet, par la visite d’un des nombreux musées consacrés à la Shoah, d’un lieu de mémoire en France ou à l’étranger, ou même par la découverte d’un des camps d’extermination, parmi lesquels Auschwitz-Birkenau est celui qui attire le plus de visiteurs chaque année.

« Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu un seul bananier, rue des Bananiers. Je regrette que la rue ait perdu son nom aujourd’hui, qu’elle ait troqué un nom d’arbre pour un nom propre, Bouchareb » : la subtilité de la topobiographie de Béatrice Commengé est peut-être tout entière concentrée dans cette phrase qui n’est pas seulement le commentaire du titre du livre mais bien le soulignement de la place des mots dans notre manière d’habiter le monde, de la présence/absence à soi d’un lieu, et plus largement de l’Histoire, des histoires, quand « c’est fini », derniers mots de ce texte magnifique.