En 2006, Deborah Eisenberg publiait un roman implacablement titré Zwilight of the Superheroes (Le crépuscule des superhéros, L’Olivier, 2009). En 2011, Marco Mancassola lui donne la réplique (sismique) avec La Vita erotica dei superuomini (La Vie sexuelle des super-héros, Gallimard). Comme l’illustration romanesque des installations de Gilles Barbier, L’Hospice (2002) ou du passage des Heroes de David Bowie (1977) (we can be heroes / just for one day) aux Zeroes, dix ans plus tard, sur l’album Never let me down. « Ne tombe pas » sont derniers mots, murmurés, de La Vie sexuelle des super-héros, justement.

Eugène et les églantines © Hervé Guibert
Eugène et les églantines © Hervé Guibert

« Tout ici semble écrit dans le langage d’un vent de dégel », s’exclamait impétueusement Nietzsche dans sa préface au Gai Savoir en une formule qui pourrait servir de préambule et de guide idéal à la lecture de Fraudeur et À la cyprine d’Eugène Savitzkaya.

Eugène Savitzkaya qui vient d’être couronné, mardi 1er décembre, par le prix Rossel, 2015, pour Fraudeur.

Le Garçon Cousu est un recueil de textes dont la plupart ont été écrits pour la scène ou la radio. Si le texte intitulé « Le Garçon Cousu » donne son titre au livre, c’est que ce dernier est un assemblage de textes « cousus » entre eux, de « pièces » – morceaux de tissus et œuvres théâtrales – cousues entre elles, que le livre en est la couture, que coudre devient le principe de l’écriture. Écrire, c’est coudre, découdre, recoudre – le titre du livre insistant, en premier lieu, non seulement sur le principe d’écriture de ce livre mais aussi, sans doute, sur ce qu’est l’écriture pour Liliane Giraudon. Écrire, c’est coudre, cette idée de l’écriture engageant une certaine pratique de l’écriture, du sens, de soi, du monde.

Le titre du livre de Liliane Giraudon, Madame Himself, est immédiatement énigmatique. « Himself » est-il le nom de la dame en question comme, dans Les Demoiselles de Rochefort, le personnage joué par Piccoli se nomme Dame, Monsieur Dame ? Ou bien s’agit-il du pronom personnel anglais, « lui-même » ? Dans ce cas, serait normalement attendu « herself », ce qui correspondrait au genre féminin et annoncerait donc une vérité, l’énoncé de l’identité réelle de « Madame » : Madame elle-même. A moins que « Madame » ne soit « Monsieur » – mais pourquoi alors le nommer « Madame » ? Et pourquoi un mot anglais accolé au français « Madame » (ou l’inverse) ? Dans Madame Himself, il s’agit donc au moins du genre, de la langue, de la nomination, de l’identité. Mais les configurations habituelles qui organisent chacun ainsi que leurs rapports y sont questionnées, troublées, perturbées – trouble qui concerne l’être autant que l’écriture, le rapport à soi autant que les pouvoirs du langage, le biographique autant que la poésie.

locandina

Jeudi 3 décembre 2013, j’écris sans lever la tête, un seul souffle ce sera, une ligne continue, tant pis tant mieux. Dans ma vie, dans la vie, je crois que je commence à y voir plus clair, à force, un peu plus clair, je veux dire, et je vois deux sortes de gens. Il y a ceux qui se sont approchés de la mort, qui ont vu, touché du doigt, d’une façon ou d’une autre, la mort ou ses contours, et les autres, qui ne savent pas, ont été préservés ou se sont tenus à distance. Ça crée une frontière, une limite immense, infranchissable, tragique car infranchissable.

Avec Pulsions pasoliniennes, Fabrice Bourlez entraîne Pasolini dans un jeu singulier et étrange. En effet, l’œuvre de Pasolini est dans cet essai moins confrontée que greffée à celles d’autres auteurs, ou de philosophes et essayistes, pour rendre possible que se dessinent des idées nouvelles, des directions, des questionnements de ce que nous sommes et de ce que nous pourrions être ou ne plus être. Il y est ainsi question de corps, de sexualité(s), de queer, de psychanalyse, d’écriture, d’images, de politique – et d’un dehors qui toujours nous emporte vers des devenirs encore inconnus.

Portal

Paru en 2007 et développé par le studio américain Valve, notre jeu n’est pas un récit interactif, il n’expose pas sciemment l’impossible liberté du joueur, pour finalement la donner à contempler, voire la mettre cyniquement en majesté. Portal ne se prive pas des ressources interactives du support, il les exploite même avec une intelligence rare. Portal se tient dans le strict cadre du jeu vidéo, mais il parvient tout de même à produire une critique du support tout en en respectant les canons. Mieux, le jeu réussit, par un artifice qui lui est propre, à nous faire oublier la limite fondamentale de notre liberté durant le temps de l’expérience.
Pourtant, nous sommes dès le départ prisonnier d’un laboratoire futuriste, mais sobre. Une intelligence artificielle orchestre la batterie de tests dont nous faisons l’objet. Il nous paraît impossible, là encore, de ne pas y voir une mise en abyme. Notre personnage sans histoire se secoue de son sommeil artificiel. L’expérience peut commencer.

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Malcolm Ede décide, le jour de son vingt-cinquième anniversaire, de ne plus jamais se lever. Sa vie se réduira désormais à son lit, couché 24 heures sur 24, amoureusement gavé par sa mère. Position horizontale pour les vingt années suivantes. Lorsque le roman de David Whitehouse commence, Mal pèse « autour de six cents kilos », il est une « montagne de viande ».

Isabelle Carré, Karin Viard, Denis Lavant
Isabelle Carré, Karin Viard, Denis Lavant

« Pourquoi vous… tu me racontes cette histoire  ? » demande avec étonnement Caroline (Isabelle Carré) à l’exubérante et à peine connue Pattie (Karin Viard) qui vient de lui faire un second récit fort grivois et bien détaillé de l’une de ses nombreuses et ravissantes baisades. Et Pattie de répondre tout simplement : « Pour rien, je t’explique d’où vient le vin. ». Si on ne l’avait pas encore compris à ce stade du film, à savoir une quinzaine de minutes après le début, le moteur de 21 nuits avec Pattie est la parole.

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Après avoir donné à la scène en 2012 le vif et inventif Nouveau Roman, Christophe Honoré est revenu cet automne au théâtre avec Fin de l’Histoire, spectacle d’une rare force dramaturgique, entre grâce joyeuse et tragédie sans retour, inspiré et réécrit depuis L’Histoire (opérette), une pièce inachevée de Witold Gombrowicz. Emmenée par la figure même du jeune Witold, poète immature et solitaire parmi les hommes, la pièce traverse le siècle et ses événements de désastre, ses errances politiques mais aussi ses débats philosophiques en autant de questionnements sur lesquels Christophe Honoré a accepté de répondre pour nous le temps d’une interview ouverte comme on dit en italien. Après ses triomphales représentations à la Colline et avant son départ en tournée, le metteur en scène et dramaturge évoque à travers une série d’images ce que, dans Fin de l’Histoire, nous voyons, et ce qui nous regarde.