Si Perec, dans La Vie mode d’emploi, occupait un immeuble, il s’agit pour Olivier Rolin, avec Vider les lieux, de le quitter. Sommation lui a été faite de déménager d’un appartement dans lequel il vivait depuis 37 ans, rue de l’Odéon. Au-delà des milliers de livres à emporter, c’est bien la moitié d’une vie qui s’achève avec ce départ, moins « une fin du monde au petit pied », pour reprendre la définition du déménagement par Michel Leiris, qu’un état des lieux, le déploiement d’un « atlas intime », puisque chaque livre, chaque objet raconte une histoire et que ces récits se bousculent en soi. Entre Biffures et (ré)Invention du monde, Olivier Rolin écrit pour reprendre pied.

Quelles que soient ses variations, il n’est pas exclu qu’en une œuvre ne s’écrive finalement jamais qu’un seul et même livre. Reste dans ce cas à se demander ce que peut bien envelopper pareille obstination. Pour celles et ceux qui connaissent les ouvrages de Jacques-Henri Michot, notamment Un ABC de la barbarie ou Comme un fracas (Al Dante, 1998 et 2009), il n’est pas très difficile de se prononcer.

Nous avons lu Perec au fil des ans, de 1965 (Les Choses) à 1978 (La Vie mode d’emploi). Puis nous l’avons relu et, plus souvent, nous avons découvert certains recoins de son œuvre. Quelle merveille que Le Voyage d’hiver qui me fut donné à lire récemment ! L’imitant, seul ou entre amis, nous avons aussi versé dans le jeu des Je me souviens ou bien encore nous sommes essayés aux mots croisés inventés par l’écrivain, sans aboutir jamais. Bref, Georges Perec nous a toujours amusés, captivés, envahis, ravis. Et voilà que l’ensemble de son œuvre littéraire paraît en Pléiade en deux forts volumes accompagnés d’un riche Album retraçant, photos et documents à l’appui, une vie et une carrière en zigzag. Une entrée solennelle en littérature.

Archéologies ferroviaires de Bruno Lecat est placé sous le signe de trois épigraphes qui, comme dans un morceau de musique, en donnent le la, soit, dans la dérive géographique que propose l’auteur, un : il s’agira, depuis Deleuze et Guattari, d’arpenter et « cartographier, même des contrées à venir ». Avec Calvino, de proposer « un voyage dans la mémoire » et avec Derrida, d’être dans une pulsion d’archive, de « maîtriser les traces, pour les interpréter ». Remis en mouvement, le passé est un avenir, le collectif une forme d’intime et tresser ces articulations une manière de définir ce que serait écrire.

Cette rentrée d’hiver 2020 voit paraître le second et très beau roman d’Agnès Riva, Ville nouvelle à L’Arbalète Gallimard. Après le très remarqué Géographie d’un adultère, la romancière déploie ici un récit cristallin, tracé comme une ligne droite et neuve, d’un jeune couple qui s’installe dans une ville nouvelle, en banlieue de Paris. Dans le sillage d’Annie Ernaux qui ne refuserait pas les interrogations formelles de Perec, Riva dévoile la détresse sèche et hagarde d’une jeune femme au début de sa vie. Autant de raisons pour Diacritik d’aller à la rencontre de la romancière dont l’œuvre naissante nous enthousiasme.

« Il n’y a rien d’inhumain dans une ville, sinon notre propre humanité » avançait Georges Perec dans Espèces d’espaces au cœur d’un questionnement plus inquiet qu’amusé sur l’espace urbain dont nous sommes faits. Nul doute que cette condition urbaine, ontologie profonde d’une modernité qui continue à se croire modernité, innerve avec force le beau et singulier nouveau roman d’Agnès Riva, Ville nouvelle qui vient de paraître à L’Arbalète chez Gallimard.

État des lieux est le dernier tome de l’Autobiographie en mouvement de Deborah Levy, triptyque ouvert avec Ce que je ne veux pas savoir et poursuivi avec Le Coût de la vie, tous trois parus aux éditions du Sous-Sol dans une traduction de Céline Leroy, magicienne du texte en ce qu’elle rend la chair et les nervures du texte original tout de nuances subtiles. Real Estate s’offre comme la quête d’un « lieu où vivre et travailler à son rythme », une forme de chambre à soi que l’on trouve aussi dans les mots des autres, à commencer par ceux des traducteurs : « être traduite, c’était comme vivre une autre vie dans un autre corps ».

Une station-service est un non-lieu, au sens que Marc Augé donne à ce terme, un espace propice à une anthropologie de la surmodernité. Devenue roman, ce non-lieu — puisque l’article singularise la station-service tout autant qu’il en fait la représentante de toutes les autres, le lieu de tout lieu — se mue en temps, en feuilleté de micro-récits, de Chroniques d’une station-service. Un drôle de livre, signé Alexandre Labruffe.

« Pigalle était mieux que la beauté. Pigalle est punk : sa laideur n’est rien ; son énergie fait tout — aujourd’hui encore » (New Moon)

David Dufresne aime à déplier les approches formelles comme esthétiques d’un même objet. Pensons à Fort McMoney qui fut successivement reportage dans la presse, journal dans le collectif Or brut (Lux, 2015), documentaire et même jeu vidéo ; ou à son livre New Moon (Seuil, 2017, mis en ligne gratuitement dans le cadre de l’opération « Le Seuil du jour » doublé (comme l’est un tissu) d’un documentaire, toujours disponible en replay sur Arte : le « flâneur »nous conduit au cœur de Pigalle, de son histoire comme de ses mutations, selon deux focales et deux approches formelles du réel, tout sauf opposées.

Le mercredi 16 mars 2022, à la Maison de l’Amérique latine, a eu lieu une rencontre avec Amos Reichman à l’occasion de la parution de son livre Jacques Schiffrin, un éditeur en exil, en compagnie d’Annette Wieviorka et de Philippe Sands. La rencontre était animée par Christine Marcandier, en partenariat avec Diacritik. Elle s’est ouverte sur un hommage à Michel Deguy dont Maurice Olender a tenu à rappeler qu’il est à l’origine de sa rencontre avec François Vitrani et, de ce fait, des soirées Coïncidences.

Aujourd’hui paraît le troisième roman de Nina Leger, aux éditions Gallimard. Antipolis est un récit singulier qui ne se situe dans une ville (Sophia Antipolis) que pour mieux échapper à toute assignation, géographique comme historique ou narrative. Ici « l’espace s’éparpille en questions », comme l’écrit Nina Leger en héritière assumée de Georges Perec. Mise en récit d’une enquête de terrain et d’une plongée dans documents, archives et blancs de l’Histoire, Antipolis est un objet sidérant. Nina Leger a accepté de revenir pour Diacritik sur sa genèse et sa composition, dans un grand entretien.

« Le vrai est toujours entre deux personnes ou deux choses », écrit Muriel Pic dans Affranchissements paru au Seuil, dans la belle collection « Fiction & Cie » dont le nom offre un prolongement poétique à l’assertion de l’autrice : le vrai est toujours entre réel et fiction, entre vécu et rêve, dans cet entre-deux que seul un récit sous forme de dérive permet d’espérer atteindre, comme on guette une côte ou un bord.