Argerich (Martha)

Martha Argerich, son jeu chamanique, la musique entre en transe. Schumann, Ravel, Chopin ventriloqués. Le clavier brûle, les quatre-vingt-huit touches transmutent l’enfance en gerbes d’eau et de feu.

Bifurcations

Quand on part avant d’arriver, quand on se grise de l’aléatoire, trois étoiles dans ses poches trouées.

Corps

Tant d’homonymes au corps qu’il migre dans des états post-anatomiques tandis que piaffent des tribus d’esprits en bandoulière.

Christine la sœur de cœur me propose un abécédaire, mon abécédaire, portrait chinois, questionnaire de Proust ou tout ce que je voudrais, genre. Je commence l’abécédaire, tel jour, ça me fait plaisir, j’y vais bon train, de A comme amie à Z comme zut. Le lendemain je regarde je relis, je débande, je vois que tout est menti. Ce seraient d’autres mots, d’autres lettres, des écailles sortent tombent de mes yeux chaque jour et chaque jour elles sont différentes, écailles oui, ou follicules non rompus, chutes. A donc, lettre A mais bébébébé, B, ça s’entête, ça bute, ça ne sort pas, papapapapapa.

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Je n’aime pas citer Céline, pas besoin de vous faire un dessin, mais Céline c’est aussi le Voyage, merde, c’est le Voyage quand même, et c’est c’est aussi cette phrase : « Dieu qu’ils étaient lourds » !

Je ne sais pas vous mais je crève de lourdeur, à feu petit, en ce moment, quelle pesanteur quand même, ou est la touche reset pour effacer l’année 2015 ?

Hier je n’avais pas le moral, mais pas du tout, j’étais comme ces chiens qui sentent la mort. Savez-vous que l’odorat d’un chien, son flair, est 10 000 fois plus puissant que celui d’un homme ? Certains peuvent même sentir le cancer.

Hier dimanche la mort était populaire, dans les urnes, populaire, dans toutes les urnes. Quand une vague a grossi elle ne peut que déferler, dévaster, retomber de tout son poids, ce n’est qu’une question de gravité, c’est ainsi. On n’y peut rien, j’y peux rien, de toute façon je suis une des personnes les plus impuissantes du monde. Et je suis fatigué, fatigué. Tellement fatigué. C’est presque comique, je tiens le journal dans le journal mais je me demande si ce n’est pas celui-ci, le journal, qui me tient, finalement. Ou les mots, naïve croyance? Qui lit ? Vous en connaissez, vous, des gens qui lisent vraiment ? Qui sont lecteurs d’eux-mêmes pendant qu’ils lisent ? Deux ou trois peut-être, des dinosaures, une espèce en voie de disparition.

locandina

Jeudi 3 décembre 2013, j’écris sans lever la tête, un seul souffle ce sera, une ligne continue, tant pis tant mieux. Dans ma vie, dans la vie, je crois que je commence à y voir plus clair, à force, un peu plus clair, je veux dire, et je vois deux sortes de gens. Il y a ceux qui se sont approchés de la mort, qui ont vu, touché du doigt, d’une façon ou d’une autre, la mort ou ses contours, et les autres, qui ne savent pas, ont été préservés ou se sont tenus à distance. Ça crée une frontière, une limite immense, infranchissable, tragique car infranchissable.

Je ne suis pas sûre que les écrivains en général et moi en particulier ayons quelque chose à dire en toute occasion. C’est pourquoi, quand on m’a demandé de réagir publiquement le 15 novembre, j’ai décliné l’invitation en monosyllabes bouleversées – tout en remerciant à nouveau la personne qui m’a sollicitée pour sa confiance en ce moment terrible. Ce point de vue n’engage que moi et je peux comprendre qu’on trouve une utilité à publier un texte sur l’arête de l’événement, comme une manière d’essayer d’adoucir la peine par sa présence médiatique ou de tâcher de maîtriser le chaos par la parole. Certains des textes écrits à cette occasion sont dignes et sensibles.

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Les yeux comme des billes bleues. Le regard qui arrive est jeune, brillant, incroyablement, follement jeune. Billes bleues, 65 ans les yeux, bleu clair profond, nulle trace de haine. Comme si la haine n’avait jamais existé.

Dans la maison, vers 19h après la cantine, nous avons encore une heure de liberté. Je traîne dehors avec les fumeurs, on fait des provisions de nicotine pour la nuit, je discute avec Françoise, Nadia, Marco le bogosse. Françoise, je crois, me parle de ses nuits blanches, du poids qu’elle n’arrive plus à perdre. Sans la voir je la vois arriver. Billes bleues. Une femme âgée, fatiguée, voûtée. Une nouvelle. T’aurais pas une clope ?

Des bords des rues pleuvaient des morts et le drapeau les recouvrait.

Des frères et sœurs, des pères et mères, versaient les larmes.

Mais j’ai éteint la télévision.

J’ai coupé la radio.

Je me suis retiré des réseaux sociaux.

J’ai arrêté de lire la presse.

J’ai déchiré Le Monde, le Parisien. L’Express, Télérama, Libération.

J’ai farfouillé dans ma bibliothèque.

J’avais en tête cette phrase d’Harold Searles, psychanalyste, celle au sujet du commentaire.

« Le commentaire réitéré dans le dos du fou et qui rend fou »

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Il y a beaucoup de choses en ce moment, des choses superposées, en parallèle, des choses qui se croisent ou se percutent, explosent. Il y a les 130, l’écrasante actualité des 130, ceux qui ne passent pas, ne peuvent pas, ne doivent pas passer. Au courrier de ce matin, une lettre :