locandina

Jeudi 3 décembre 2013, j’écris sans lever la tête, un seul souffle ce sera, une ligne continue, tant pis tant mieux. Dans ma vie, dans la vie, je crois que je commence à y voir plus clair, à force, un peu plus clair, je veux dire, et je vois deux sortes de gens. Il y a ceux qui se sont approchés de la mort, qui ont vu, touché du doigt, d’une façon ou d’une autre, la mort ou ses contours, et les autres, qui ne savent pas, ont été préservés ou se sont tenus à distance. Ça crée une frontière, une limite immense, infranchissable, tragique car infranchissable.

Je ne suis pas sûre que les écrivains en général et moi en particulier ayons quelque chose à dire en toute occasion. C’est pourquoi, quand on m’a demandé de réagir publiquement le 15 novembre, j’ai décliné l’invitation en monosyllabes bouleversées – tout en remerciant à nouveau la personne qui m’a sollicitée pour sa confiance en ce moment terrible. Ce point de vue n’engage que moi et je peux comprendre qu’on trouve une utilité à publier un texte sur l’arête de l’événement, comme une manière d’essayer d’adoucir la peine par sa présence médiatique ou de tâcher de maîtriser le chaos par la parole. Certains des textes écrits à cette occasion sont dignes et sensibles.

Capture d’écran 2015-12-01 à 15.46.03

Les yeux comme des billes bleues. Le regard qui arrive est jeune, brillant, incroyablement, follement jeune. Billes bleues, 65 ans les yeux, bleu clair profond, nulle trace de haine. Comme si la haine n’avait jamais existé.

Dans la maison, vers 19h après la cantine, nous avons encore une heure de liberté. Je traîne dehors avec les fumeurs, on fait des provisions de nicotine pour la nuit, je discute avec Françoise, Nadia, Marco le bogosse. Françoise, je crois, me parle de ses nuits blanches, du poids qu’elle n’arrive plus à perdre. Sans la voir je la vois arriver. Billes bleues. Une femme âgée, fatiguée, voûtée. Une nouvelle. T’aurais pas une clope ?

Des bords des rues pleuvaient des morts et le drapeau les recouvrait.

Des frères et sœurs, des pères et mères, versaient les larmes.

Mais j’ai éteint la télévision.

J’ai coupé la radio.

Je me suis retiré des réseaux sociaux.

J’ai arrêté de lire la presse.

J’ai déchiré Le Monde, le Parisien. L’Express, Télérama, Libération.

J’ai farfouillé dans ma bibliothèque.

J’avais en tête cette phrase d’Harold Searles, psychanalyste, celle au sujet du commentaire.

« Le commentaire réitéré dans le dos du fou et qui rend fou »

Écrire aujourd’hui (1) : Véronique Bergen

Veronica Bergen Febrero 2010  (56)

Ma première réaction fut de ne surtout pas écrire sur l’écrire, de ne pas surplomber l’écriture, de ne pas ouvrir ses viscères pour en exposer ses lignes en amont, ses lignes en aval. Ma première réaction fut de me tenir dans l’angle qui interdit qu’on redouble l’écrire en écrire d’écrire, qu’on réfléchisse l’écriture en une méta-écriture.

Une petite histoire vraie, j’ai envie de balancer en ce moment, en état d’urgence, comme s’il n’y avait plus de temps à perdre. Une petite histoire vraie, une histoire d’argent. Il y eut une époque dans ma vie où j’ai vécu dans un film, exactement à l’intérieur d’un film. Et c’était génial, le montage était top, jamais de fatigue, pas de temps morts, l’image et la lumière très belles, dialogues réussis, forts, un bon film avec du suspense, des choses économiques, sociales, de beaux décors, du cul et du destin. C’était il y a longtemps, j’étais très jeune, très pauvre et très con.

OSteiner

Le massacre a eu lieu, le massacre a lieu, le sang est à peine séché et le sang coule, la terre au-dessus des cercueils est encore fraîche, remuée, on est toujours dans la sidération quoi qu’on dise, ce qui s’est passé déborde, nous déborde, débordera toujours. On veut tous faire quelque chose, allumer une bougie, mettre du rouge du bleu du blanc à la fenêtre, poser des fleurs, une simple rose ou un poème ou une corbeille, une couronne, un dessin d’enfant, je ne sais pas, verser des larmes aussi bien, chanter, prier, penser, je ne sais pas, on veut tous faire quelque chose et on ne sait pas quoi alors on fait ce qu’on peut, qu’est-ce qui peut être utile ?

Andres Serrano, Immersion 1987
Andres Serrano, Immersion 1987


par Olivier Steiner, écrivain

Cent vingt-neuf. Ils sont, ils étaient, ils sont, cent vingt-neuf. Une longue addition, cent vingt-neuf. Admettons que l’on mette deux secondes pour dire chaque nom et chaque prénom, ça fait quatre minutes et des poussières, quatre minutes et des poussières, c’est court, c’est long, trop court, trop long. Mais est-ce que l’on met vraiment deux secondes pour dire un nom et un prénom, ne met-on pas plutôt trois ou quatre secondes ? Cent vingt-neuf, ils sont, cinquante plus cinquante plus vingt-neuf, ils étaient, c’est le nombre qui ne passe pas, les trois chiffres que j’ai du mal à visualiser. Cent vingt-neuf corps allongés côte à côte, ça fait quelle longueur, quelle largeur, ça prend combien de place ? Ça pèse combien ? Questions oratoires, indécentes, le genre de question qu’on n’a pas le droit d’exprimer mais pourtant dans le for intérieur se pose la question. Cent vingt-neuf, je répète pour que ça me rentre dans le crâne, pour que ça en sorte aussi. La taille moyenne d’une femme en France est de un mètre soixante-trois, la taille moyenne d’un homme est un mètre soixante-quinze. Moyenne globale entre hommes et femmes, disons un mètre soixante-neuf. Ils sont, ils étaient Cent vingt-neuf, si l’on fait une ligne droite avec les corps ça fait à peu près deux cents mètres. Deux cents mètres. Combien de balles tirées, perdues, combien de douilles et combien d’impacts ? Combien d’assassins, neuf, seulement neuf ? Il était vers 21 heures 30 ce vendredi 13 novembre 2015, pourquoi est-ce que je compte moi qui ne compte pas, qu’est-ce que je compte, n’est-ce pas indécent ces comptes que je fais ? Et mes mots, au final, j’en aurais écrit combien ? A la fin de ce texte, à la fin des fins ? La fréquence cardiaque moyenne chez l’humain est de soixante-dix battements par minute, tout ça multiplié par… le vertige, la nausée, la sidération.