raconter ce mystère, raconter le mystère, raconter le temps, raconter les âges, raconter nos histoires, les regards, les paroles, les gestes, raconter la lumière, l’eau, l’herbe, raconter la neige, raconter le silence, la nuit, raconter les jours, les jours après les jours, l’ennui, raconter les éblouissements, tout est neuf, tout recommence, raconter le vent, la pluie, le soleil, raconter les villes, tous ces corps, qui s’évitent, qui se touchent, ceux qui jouissent, ceux qui pleurent, raconter la souffrance, la fatigue, raconter les enfants qui jouent, raconter la chance d’être là, et le prix à payer, les armes, les explosions, les corps déchirés, les cadavres pourrissant, puant, jetés dans les fosses,

© Jean-Philippe Cazier

Où sont les morts, ces grands vivants labourant le ventre de la terre, semailles souterraines à l’abri des regards ? La grille annonce l’entrée dans un autre monde, la grille nous murmure qu’on va chez les morts sans risquer pourtant de les rejoindre. Un aller avec la promesse du retour, un simulacre de voyage sans mettre un pied dans le royaume des absents.

e3d7a522-ae4f-11e1-af80-b5c35bfe013e-800x532

On peut toujours rêver tant la réalité cautionne les pires débordements. Rêver en ayant pris trop de médicaments, rêver à halluciner un scénario politique à la Philip K Dick. On y trouverait d’abord une boutique de Collectors le long de la Seine et, dans cette boutique, un livre aberrant. L’intrigue se déroulerait, comme aujourd’hui, en Juin. Mais tout juste après la présidentielle de 1981. On y apprendrait que Mitterrand aurait finalement perdu les élections contre Giscard. Celui-ci, dans la vision d’une France agitée par des revendications sociales, choisirait un premier ministre de gauche, nommé disons Dance, pur technicien conduisant la politique à sa perte.

Manuel Candré
Manuel Candré

Maintenant imaginez une terre de sable cernée par les eaux pacifiques et, sur cette langue, un arbre parfaitement conifère. Au pied de l’arbre dont les racines se dressent en l’air en de noueuses parades pour plonger plus profondément dans le sol, un morse est venu s’échouer. Pratiquant le morse, comme vous et moi le français, le morse soumet toute son énergie graisseuse à répondre à cette unique question par des suites de traits courts et longs (qui, pour le confort du lecteur, ont été ici traduits).

Voici sa réponse :

 

Il se passe quelque chose. A chaque période de l’histoire il s’est passé quelque chose mais là, il se passe quelque chose. Je ne suis expert en rien, si ce n’est en phrases, et encore, pas sûr. Un jour Marguerite Duras a dit dans un entretien : Vous savez, je ne sais pas toujours très bien ce que je dis, ce que je sais, c’est que c’est absolument vrai. Ben voilà, je fais comme elle. Ce qui se passe ?

retour d'un chien

En dépit des apparences, « Retour d’un chien » est un texte sans auteur ; ou, du moins, un texte dont l’autorité ou la paternité se voit diffractée dans des relais multiples. Car sans le savoir, ils sont nombreux à avoir écrit ce texte — dans des langues différentes, à des années, voire des siècles d’écart parfois —, et à pouvoir ainsi s’en disputer l’autorité. Que je leur laisse ou leur rends bien volontiers.

Yannick Torlini

Ecrire n’est pas écrire. Ecrire n’est pas ça, n’est pas l’idée même d’écrire, de former des lettres, des mots, des signes. Lorsque je dis « écrire », je n’écris pas, je désigne un acte flou, mouvant, indistinct. Ecrire n’est pas écrire, implique autre chose qu’écrire, que le seul fait d’écrire. Je peux m’interroger sur cela. Ou plutôt : écrire interroge l’écrire, m’interroge dans ma pratique de l’écrire, cette pesanteur qui nous pousse à former des mots. Je peux m’interroger sur cela.

images-5
Je n’ai pas de première phrase.
J’ai pensé à « Aujourd’hui, Maman est morte », ou « Longtemps, je me suis couché de bonne heure », mais Maman est vivante et je me suis toujours couché tard.
Je n’ai aucune idée de ce que je pourrais ensuite raconter.
Et je sais que les mots ont trop servi, et que tout a été dit.
C’est mal parti.