Blade Runner 2049 : la question de Philip K. Dick, donc, subsiste. Et elle consiste peut-être à savoir où a lieu ce qui s’expose à l’écran sous le regard de Denis Villeneuve. Un esprit chagrin répondrait évidemment que l’intrigue se situe à Los Angeles, montrant ce qu’il en reste dans le brouillard de l’ennui. D’abord le lieu est désigné selon le terme d’une Cité, comme si la metropolis s’était vidée de son âme pour ne laisser qu’une architecture. Il en va comme si la Cité, grecque, dans son organisation sociale, ne laissait plus rien d’autre que des monuments archéologiques sans âme, au bénéfice d’un pouvoir, aristocratique en son principe. Une aristocratie de « Droit divin », la Wallace Corporation avec quelques êtres supérieurement maléfiques, diaboliques, pour en asseoir la domination.

Un philosophe d’envergure ne saurait entrer dans une classification, ni dans une cour d’école. En raison de quel mystère Kant serait-il un philosophe qui se laisserait réduire à « l’idéalisme », au « phénoménisme », au « criticisme » ou que sais-je comme autre catégorie pédagogique pour en clarifier le débordement inquiétant ? Qui ne saurait voir la faille entre les trois Critiques se tournant pour ainsi dire le dos, dans une danse des facultés qui frisent l’antinomie, le paralogisme ?

Nicolas Sarkozy
Nicolas Sarkozy

Ce que vous ignorez, cher Nicolas Sarkozy, en multipliant les déclarations sur les enseignants qui – vous le dites pour le démentir aussitôt – « font le métier le plus difficile », c’est qu’un professeur d’histoire, un professeur de littérature n’ont pas étudié des œuvres critiques pour échapper au service que ces disciplines ont exigé. Un professeur de philosophie ne rêve pas de s’évader du choix qui fut le sien lorsqu’il est entré, jeune, dans l’étude des œuvres. Cela n’aurait aucun sens, pas plus que le menuisier ne fuit le bois (même si on peut vous concéder que ces métiers se font rares en France depuis que le libéralisme dont vous avez la charge vandalise toute chose). Le but d’un métier si difficile ne pouvait donc pas consister à se passer enfin de tout travail, de manière infantile, dans une vision primaire, celle des cahiers jetés au feu après l’obtention d’un concours redoutable.

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Jean-Luc Nancy, j’en porte sur moi quelques souvenirs, comme on dirait d’un portrait, en ce qu’un portrait, c’est bien quelque chose que l’on porte, emmène et qui se déplace par la vertu de ce port. Il se porte d’ailleurs tout en me portant avec lui, souvenir où je suis inclus non seulement à titre d’observateur mais en tant que figure de fond. Je me sens là, en même temps que lui qui se porte, qui se porte bien d’ailleurs, montrant un sourire et une main suspendue à un point qui passe de son cahier, très peu consulté, à un livre de Kant (qu’on devine puisqu’il ne l’a pas emporté aujourd’hui) et de là revient s’agiter en un dialogue avec son autre main.

Depuis sa thèse sur Gilles Deleuze, Véronique Bergen a définitivement quitté les ontologies de la profondeur au bénéfice de la surface, de ce qui arrive de manière épidermique, toujours au contact des événements dont nous sentons bien qu’ils viennent trouer la carapace de l’être. Il y était question déjà de dispositifs, à partir des Stoïciens, de Nietzsche, des jeunes filles de Carroll. Et les dispositifs sont sans doute ce qui reste déterminant dans cette longue traversée de Deleuze qui signe les débuts de Véronique Bergen.

Michel Foucault par Hervé Guibert
Michel Foucault par Hervé Guibert

Le philosophe, comme Spinoza le reconnaît dans la dernière ligne de L’Éthique, emprunte un chemin rare et difficile qui exige une aptitude du corps tout à fait exceptionnelle. Les philosophes qui suivent cette souplesse ne sont pas légion. On ne mesure pas d’ailleurs leur existence selon leur poids médiatique. Plotin, par exemple, n’interroge jamais les conditions de sa diffusion, ni ne se préoccupe du champ des lecteurs possibles. Il montre dit-on un visage de lépreux. Il est requis par autre chose que plaire : un acte de contemplation qui n’a rien de pédagogique. Prendre de l’importance aux yeux d’un public n’est pas du tout son problème. Il s’agit plus d’un combat en un moment crucial quand il se met à l’épreuve d’une hypostase. Autour de lui, on peut l’applaudir et le suivre, mais ce n’est pas cela l’hypostase. Qu’il en reste quelque part un nom pour recueillir un enseignement, pour mémoriser l’excès, le débordement du corps, ce n’est pas le souci du philosophe. Ce sont plutôt les disciples qui vont coucher sur papier ce parcours de combattant, comme Porphyre, qui va conférer aux textes de Plotin la forme de leur vulgarisation.

Jean-Clet Martin (DR)

Il y a toujours une façon de planter en terre inconnue un piton pour dérouler peut-être, à partir de là, une corde. Cette entrée en philosophie se réalise parfois par une thèse. La mienne porte pour titre : « Essai sur le concept deleuzien de multiplicité » (1992). L’intuition en est assez simple. Le moindre événement, la moindre modalité d’existence passe par des plans différents, comme si le réel se traversait en « mille-feuille » ou en « gigogne ». A chaque étage de ce plan feuilleté, la pointe de l’événement doit se modifier, négocier son passage avec des règles différentes au sein de strates autrement étalées. La multiplicité qui ventile le réel implique forcément une variation, une modification en fonction de l’étage où elle se réalise. Les repères, les mesures ne sont plus de même rythme, de même ordonnance, ouvrent des niveaux de monde hétérogènes.

On découvre le mot déconstruction dans le dictionnaire bien avant son usage par Derrida, fort heureusement. Et il est incontestable qu’on en trouve mention chez Husserl autant que chez Heidegger. Mais que le mot existe, qu’il faille se mesurer à la définition qu’on pourra en rencontrer même dans le Littré, cela n’a rien d’extraordinaire en soi, cela ne fait pas un scoop.

Antigone par Nikiforos Lytras (1865)
Antigone par Nikiforos Lytras (1865)

Sophocle fait de la « déchéance de nationalité » le ressort du tragique. C’est dans Antigone. La déchéance de nationalité déclenche un destin qui échappe vertigineusement à toute règle. Sur les planches de ce théâtre, tout s’abolit curieusement dans le chaos, dans les suicides les plus horribles. Les violences se déchaînent en suivant un conflit entre des droits inconciliables. Ce sont des jeux de normes qui s’écartent dangereusement l’un de l’autre. Aussi le sang versé ne lavera-t-il plus aucune contradiction. Il ne restaurera plus aucune Loi.

Jean-Luc Nancy
Jean-Luc Nancy

La critique comme principe de sélection, de discernement et distribution ou redistribution nécessite un critère et une faculté capable de discerner. Si la critique présuppose une résolution et une forme d’ordre, elle présuppose aussi des conditions et limites susceptibles d’un débordement.
Jean-Luc Nancy, invité de la rubrique « Mauvaises pensées » de Jean-Clet-Martin, interroge ici ces conditions et limites mais aussi ce qui à travers l’histoire, et pour nous aujourd’hui, à la fois sépare et relie la critique et ce qui la problématise : la crise, et le cri.

jean-clet-martin-dr

Définir la fonction d’un intellectuel est un geste qui d’emblée ruine sa liberté. On ne saurait lui attribuer un rôle ou une place sans en instrumentaliser le discours. L’intellectuel, pour autant que la pensée se laisse définir, ne fait usage de l’intellect qu’en moment de panne, moment où aucune solution, aucune réponse ne peuvent plus s’imposer comme des évidences. Rien, aucune croyance, aucune vérité n’est plus disponible quand un intellectuel se lève dans l’histoire, au point de nous forcer à la réflexion. L’intellectuel fait sans doute l’expérience d’une crise au sein de la pensée et, par conséquent, ne peut s’exercer qu’en échappant aux injonctions qui s’imposent à lui de l’extérieur. Il ne saurait en effet se placer dans le sillage d’un pouvoir sans perdre toute pensée, du moins si on admet avec Aristote que penser, c’est penser par soi-même, que n’est intelligente qu’une pensée qui se pense elle-même, évalue ses propres prétentions.