Marguerite Yourcenar

La récente publication de la correspondance croisée entre Yourcenar et Silvia Baron Supervielle est aussi d’un très grand intérêt. Cousine éloignée du poète Jules Supervielle, née à Buenos Aires en 1934, et installée à Paris dans les années 60, Silvia Baron Supervielle a été une grande traductrice en langue française d’auteurs argentins. Elle a maintenu une correspondance assez régulière avec Yourcenar, entre juin 1980 et juillet 1987, comme l’indique parfaitement le titre générique, Une reconstitution passionnelle, proposé par Achmy Halley dans l’édition de ces lettes. La classique relation d’auteur à traducteur se transforme peu à peu, sous nos yeux, en une amitié fervente, au point que Yourcenar en vient à terminer ses lettres par un « Je vous embrasse en veillant sur vous, avec ma pensée » ou « Je vous embrasse bien amicalement », preuves d’affection qu’elle prodigue rarement dans la correspondance publiée à ce jour.  

Marguerite Yourcenar

Les lettres de Marguerite Yourcenar représentent souvent une espèce de journal intime, un espace caché et secret de confessions où elle justifie cette affirmation de Victor Hugo qui disait : « C’est toujours dans les lettres d’un homme qu’il faut chercher, plus que dans tous les autres ouvrages, l’empreinte de son cœur et la trace de sa vie ». A ce moment-là on ne sait plus si on lit une lettre ou un journal intime. Au-delà de ses destinataires lointains, Yourcenar nous fait entrer dans son cercle le plus proche.

Marguerite Yourcenar

L’interminable polémique avec l’éditeur Curvers est significative du souci, chez Marguerite Yourcenar, de son indépendance d’écrivain et d’être maîtresse de son œuvre. En 1954, au cours d’un voyage en Europe, elle connaît, en effet, un jeune belge cultivé, directeur d’une revue au titre très mozartien : La Flûte enchantée, cahiers d’art poétique qui sera publiée de 1952 à 1962. Leur amitié va se briser quand, en 1956, Curvers, pressé de publier Les Charités d’Alcippe pour présenter le livre en Belgique, le sort sans envoyer d’épreuves à Yourcenar. Celle-ci exige des corrections que lui refuse Curvers. C’est alors que Yourcenar corrige directement, à la main, des exemplaires du service de presse, à l’occasion d’une présentation publique. Il s’ensuit un procès qui va durer des années.

Marguerite Yourcenar

De l’examen de la Correspondance, on tirera aussi la certitude que Marguerite Yourcenar a toujours été une impitoyable et inlassable critique littéraire dans une relation sans cesse remise en question avec l’acte d’écrire. C’est ainsi qu’elle répond longuement à un jeune étudiant, Simon Sautier, alors en pleine élaboration d’un Mémoire sur ses textes : « J’ai passé huit jours à une étude ligne par ligne de votre travail, ce qui représente pour quelqu’un d’aussi enfoncé que moi-même dans le travail littéraire que je le suis, le maximum de ce que je puis donner. Je vous demande de comprendre que cette attention scrupuleuse est en un sens un éloge : je ne l’aurais pas eue si votre manuscrit avait été sans intérêt et sans valeur pour moi, et de comprendre aussi que je l’ai traité comme à la relecture je traite les miens, c’est-à-dire impitoyablement. »

Barbara Balzerani (DR)

Saluons les Éditions Cambourakis d’avoir traduit Camarade Lune, le premier livre de Barbara Balzerani. Devenue écrivain, celle qui fut membre des Brigades rouges, appartenant à la direction stratégique, celle qui, après des années de clandestinité, fut arrêtée en 1985 et séjourna vingt-cinq ans en prison, rédigea lors de son emprisonnement un texte qui revient, avec lucidité et courage, sur deux décennies de lutte armée, de tensions politiques. Deux décennies qu’on a condensées, en Italie, en Allemagne, sous l’appellation d’« années de plomb » alors qu’il eût été plus juste, écrit Mimmo Sammartino dans sa postface, de parler comme le fait Erri de Luca, d’« années de cuivre ». L’immense mérite de Camarade Lune est de soulever la chape de plomb sous laquelle on a recouvert ces années de contestation précédant le triomphe du néocapitalisme.

Marguerite Duras et Loleh Bellon dans la loge de la comédienne durant les répétitions de La Bête dans la jungle, 1962.
Marguerite Duras et Loleh Bellon dans la loge de la comédienne durant les répétitions de La Bête dans la jungle, 1962.

Henry James et Marguerite Duras ont beaucoup en commun. Le goût du secret, de l’amour irréalisable, du désir indicible, de regards insaisissables, de voix silencieuses qui tentent de croiser leurs sons muets. James écrit entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, Duras est la reine de la deuxième moitié du XXe. Ce qui les rapproche, nonobstant le décalage temporel, géographique, sociétal, est aussi la même conception de la littérature. Leurs textes séduisent le lecteur qu’ils attirent dans les filets de l’espace littéraire pour qu’il contribue à combler les absences du récit. On ne pourra sans doute jamais déceler l’image qui se cache dans leurs tapis ou découvrir quelle bête se dissimile dans la jungle de leurs mots, peu importe, le jeu auquel ils nous invitent est celui de continuer à lire et à chercher, à essayer de découvrir ce secret fantôme que recèle tout récit. Peut-être, est-ce ce tour de folie et de magie que tout Art nous fait vivre et que rien, tout simplement rien, ne pourra brider.

La UNE littéraire du vendredi 8 janvier jusque dans son jeu oulipien avec l'allemand NEU
La UNE littéraire du vendredi 8 janvier jusque dans son jeu oulipien avec l’allemand NEU

Dans les coulisses de la rédaction cette semaine : la rentrée littéraire d’hiver a commencé. Plus resserrée que l’estivale (qui débouche sur les prix d’automne, ceci expliquant cela) mais 476 publications quand même ! Nos colonnes en rendent compte, mais nous avons aussi parlé de livres qui ne sont pas liés à l’actualité — parce que la littérature n’est pas soumise à ce diktat —, de grands documentaires, de bande dessinée, de cinéma, de Sicile, de cuisine.