Les dénonciateurs de la catastrophe écologique ont été raillés comme des « gourous apocalyptiques » annonçant indûment la « fin du monde ». C’est effectivement l’idée ce que je vais défendre ici. Mais en un sens un peu plus fin que celui de la disparition de toute vie… Et, paradoxalement, cette « fin du monde » est peut-être la seule bonne nouvelle de ce temps désastreux.

Aurélien Barrau vient de publier Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité, un livre fondamental pour comprendre la crise majeure à laquelle nous sommes confrontés et à laquelle il nous faut en urgence répondre. Contributeur régulier de Diacritik, Aurélien Barrau a accepté de sortir de son « ascèse médiatique » pour répondre à nos questions.

C’est devenu une sorte de mantra : il faut référer à la République pour que la parole acquière force et gravité. On n’en finit plus de les entendre, ces mots, proférés la main sur le cœur et réitérés le buste bombé. Il suffirait d’ajouter « de la république » pour que le discours soit investi d’une solennité confinant à la transcendance. La police de la République, l’école de la République, l’autorité de la République, l’unité de la République, le symbole de la République

J’ai abondamment signalé la gravité extrême – le mot est presque encore un euphémisme – de la crise que nous traversons : la vie sur Terre se meurt. Aucun signe tendanciel n’est positif : malgré notre connaissance claire de cette catastrophe scientifiquement actée, chaque année est pire que la précédente. Peu de motifs d’espoir donc.

Il n’est pas nécessaire de choisir entre les peines, entre les révoltes, entre les dégoûts. Il est même toujours un peu vulgaire de les hiérarchiser. Tous sont légitimes quand ils demeurent sincères. Mais comment ne pas s’interroger sur l’immensité de l’écart qui sépare le désespoir palpable, déployé dans une authentique et émouvante sidération collective, suscité par l’incendie de Notre-Dame-de-Paris, de l’indifférence manifeste associée aux millions d’hectares de forêt sibérienne partis en fumée ?

Les conflits ne manquent pas. Les causes d’indignation sont légion. La violence est omniprésente. Et force est de constater que les prises de paroles, dans la très grande majorité des cas, visent à marquer le bienfondé de la vision de la communauté de celui qui s’exprime et à souligner l’ignominie de celle de ses adversaires. Que cette communauté soit ethnique, religieuse, intellectuelle, politique, nationale, professionnelle ou qu’elle se constitue comme intersection ou réunion de communautés éparses n’importe pas ici fondamentalement.

L’écoute de « Closer to grey », nouvel album des américains Chromatics qui se produiront à la fin du mois à Paris en tête d’affiche du festival Pitchfork mène à l’inverse de son titre vers l’illumination. C’est un disque pop parfait pour sortir de la réalité, pour la contrer. Voici les conditions dans lesquelles j’en ai fait l’expérience précise.

Combien d’analyses, écrites parfois par de grands intellectuels, commencent par ces mots affligés : « en ces temps de confusion » ? Cela ne mériterait donc même pas d’être discuté : la confusion serait nuisible, inélégante, voire dangereuse. Il s’agirait d’en sortir au plus vite pour renouer avec un passé – évidemment purement fantasmatique – où régnait la clarté.

Oui, la chair est triste, et il n’est nul besoin d’avoir lu tous les livres. Cette chair putride – restes d’animaux macérés, mélange de sang séché et d’os broyés – utilisée dans les canons à eaux des CRS pour disperser les manifestants, en France … elle dit quelque chose. Elle annonce, bien au-delà de cet infime exemple, un nouveau temps : celui du « sans limite ». Celui où la brutalité rend fière, où elle peut être assumée avec orgueil, même dans l’abject, même dans l’immonde.