« Y a-t-il jamais eu des explorateurs de l’angoisse qui soient descendus en chute libre au fond de la panique puis en soient revenus pour en témoigner ? ». Une exploratrice certainement, Lydia Flem, qui dans un texte offert à la lecture dans le cadre de l’opération « Le Seuil du jour », déploie l’un de ces moments que l’on nomme trop légèrement sans doute une « crise de panique » pour montrer combien cet état limite est une « expérience de l’intime extrême ».

« Après avoir tourné les interrupteurs de bakélite dans toutes les pièces, il constata que l’électricité ne fonctionnait pas. Un vieux frigo hors d’usage occupait le coin de la cuisine. Il frappa l’armoire du bout du pied, provoquant la retraite paniquée d’une armée de vermine. De leurs toiles, deux araignées avaient partagé à parts égales l’évier de la cuisine, à la première le côté gauche, à la seconde le droit.

« Il ne reste rien » : tabula rasa initiale. L’homme qui brûle, dernier roman d’Alban Lefranc qui vient de paraître chez Rivages, s’écrit sur des ruines, celles d’un monde au bord du « désastre des désastres » : « nous ne vivons plus dans une époque mais dans un délai » (Anders cité par le narrateur).

Au terme d’une permission de sortie, un homme jeune qui n’a pas réintégré la prison est recherché. Cet Angelo appartient à une famille de voyageurs, de gitans si l’on préfère. Une équipe du Groupe d’intervention  de la Gendarmerie nationale (GIGN) fortement armée est chargée de le retrouver et le repère dans la ferme de ses parents. L’intervention des gendarmes est  brutale et tourne mal. Des coups de feu sont tirés. Angelo meurt en peu d’instants.  L’enquête qui s’ensuit aboutira à un non-lieu.

C’est quand le guetteur se surprend à ne plus rien attendre que tout arrive (air connu). Je viens de retrouver ces lignes de Paul Auster dans Moon Palace, recopiées il y a vingt-cinq ans sur une page de carnet : “Avec le temps, je commençais à remarquer que les bonnes choses n’arrivaient que lorsque j’avais renoncé à les espérer. Si c’était vrai, l’inverse devait l’être aussi : trop espérer les empêcherait de se produire.” Être travaillé par l’attente de l’inattendu, c’est avoir l’esprit plus libéré qu’entravé par le sentiment que, vagabondant sur un champ de ruines, nous pourrons ramasser, si la chance nous sourit, quelques vestiges de tentatives en apparence avortées, mais ouvrant certaines voies que le souci de “réussite” interdit de frayer.

En prélude au 28e Salon de la Revue qui se tiendra le 9, 10 et 11 novembre, Diacritik, partenaire de l’événement, est allé à la rencontre de revues qui y seront présentes et qui, aussi vives que puissantes, innervent en profondeur le paysage littéraire. Aujourd’hui, entretien avec Justin Delareux pour son énergique revue Pli.

Il n’est rien de plus difficile que d’écrire sur un livre qui touche au plus intime. Rien de plus indispensable, non plus, puisque c’est précisément là que ce livre atteindra ses lectrices et lecteurs. Alors peut-être, pouvons-nous tenter d’aborder Valet noir de Jean-Christophe Cavallin par une citation, comme lui-même le fait au fil de ses pages qui tissent et construisent une écologie du récit — « frappé par la nature abstraite de l’absence ; et cependant c’est brûlant, déchirant. D’où je comprends mieux l’abstraction : elle est absence de douleur, douleur de l’absence — peut-être donc amour ? »

La sortie de la minisérie signé Bill Gallagher date un peu (2016) mais le désœuvrement et la profusion netflixienne aidant, on a avalé Paranoid comme on aurait regardé un épisode de l’Inspecteur Barnaby ou Grantschester un soir de disette télévisuelle. Bilan de ce visionnage marathon par défaut : la capacité des séries anglaises à renouveler ses intrigues à partir de rien(s) n’a d’égale que son charme et son classicisme so british.

Un jour Marie Darrieussecq a perdu le sommeil, qu’elle pensait pourtant son ombre. Dans Pas dormir, l’autrice se plie aux scenarii alternatifs que lui dictent ses insomnies : penser, lire, écrire, chercher ce qu’une trinité tutélaire (Kafka, Cioran, Proust) et tant d’autres auteurs ont eux aussi traversé. Ce livre est « le résultat de vingt ans de voyage et de panique dans les livres et dans mes nuits ». Mais il est  surtout une manière radicalement autre de se dire, une forme d’autobiographie par l’insomnie qui échappe à toute limite formelle parce que son sujet est, en définitive, l’éveil, à soi et au monde.

Le Président Emmanuel Macron, lors de l’annonce du premier confinement, au soir du 16 mars 2020, encourageait le peuple de France à la pratique de ce vice encore impuni qu’est la lecture. On se souvient de ses mots : « Lisez, retrouvez aussi ce sens de l’essentiel… » Nous sommes un certain nombre à n’avoir pas attendu ce précieux conseil prodigué sur un ton douceâtre et paternel, mais qu’importe ?

Ce dont rêve la littérature française, ce n’est pas d’une île, mais d’un château ou d’un jardin, toutes époques et versions confondues — de l’éden de Jean-Jacques à la résidence secondaire de nos contemporains : la jonction des deux se trouve peut-être dans le pré de Candide. Et l’écrivain français, quand il voyage, ce n’est pas dans l’espace, mais dans le temps qu’il le fait : Rome, Athènes, Jérusalem. Citadin traversé par l’imaginaire des îles, Luc Dellisse est donc moins écrivain français qu’écrivain tout court.

Dans un Paris jaune éclatant, Étienne Dardel couvre manifestations et soulèvements, il documente l’urgence et les dérapages policiers. Sous cette identité fictionnelle, on reconnaîtra facilement David Dufresne, auteur d’un roman (c’est le terme revendiqué par l’auteur) furieusement politique, Dernière sommation, qui sort aujourd’hui en poche chez Points, un récit qui articule les événements brûlants d’un quinquennat qui ne cesse de déraper.

Emmanuel a Édouard pour ami, Brune pour épouse (et Amélie en guise de maîtresse). Il croise aussi à l’occasion Marlène, Muriel, Cédric ou Benjamin, ainsi qu’un certain monsieur Denormandie, directeur d’école, ou une madame Parly, neuropsychologue de son état. Sans compter un dénommé François aux apparitions aussi fugaces qu’inopinées, avec lequel semble s’établir une sorte d’étrange télépathie.

Mona, 24 ans, est femme de ménage et fait du bénévolat dans un centre qui distribue des kits aux drogués. Mona fantasme sur M. en passant l’aspirateur : « ne sachant rien de lui en dehors de son goût pour la drogue et les livres de la bibliothèque, elle pouvait laisser libre cours à sa rêverie ». Sur cette trame en apparence mince, Jen Beagin compose un premier roman qui explose toutes les catégories romanesques, de la love story au coming of age novel : le mantra de Mona pourrait être celui de Jen, « la franchise craignos, j’adore ».