Comment résister à l’appel pop de ce titre, Foucault en Californie, à ce texte inédit de Simeon Wade, récit d’un road trip sous LSD dans la Vallée de la Mort à l’issue duquel Foucault déclara désormais connaître « la vérité » ? Le « manuscrit gonzo » de Wade mérite pourtant mieux que cette curiosité : il est une archive détonante sur Foucault et sa philosophie, les années 70, le corps, la contre-culture.

C’est aux pratiques archivistiques de Michel Foucault et Arlette Farge qu’emboîte le pas Philippe Artières. Comme eux, il en sait la puissance esthétique, en mesure la force sensible, quand les traces du pouvoir nous confrontent à une vie mineure, dessinent l’épaisseur d’un corps ou font entendre l’écho lointain d’une plainte.

« Arlette Farge, historienne des choses ordinaires et des paroles singulières » : c’est sous le signe de cette formule magnifique de Patrick Boucheron, toute de tensions et paradoxes, que l’on pourrait placer Instants de vie, audiographie des éditions EHESS qui rassemble plusieurs entretiens donnés par l’historienne comme autant d’entrées, aussi feutrées qu’incisives, dans son laboratoire d’idées sensibles, dans ses archives et pratiques.

Gangster, c’est l’appartenance à un gang, à un groupe privé qui vient détourner des fonds ou le sens de ce qui est dit. Au point d’introduire partout dans le système des échanges et des idées, des formes de récupération et de réaction. Gangster est le nom du blanchiment d’un trafic. Blanchiment du sens, des valeurs, des arguments, des régimes de discours et de phrases que Lyotard avait soigneusement distingués dans Au juste, et encore dans un livre savant relatif au Différend.

Toutle monde parle de « l’après ». « Après ne sera plus comme avant », promet-on un peu partout. Comment sera le monde « d’après » ? De quoi sera fait le jour « d’après » ? Tous les médias regorgent de spéculations sur « l’après ». Sera-t-il différent de « l’avant », et en quoi ? Ou sera-t-il la duplication frénétiquement relancée de cet « avant » dont tout le monde semblait pourtant s’accorder pendant un (court) moment à penser qu’il était bien mal parti, et qu’il nous menait tout droit à la catastrophe ?

« Il faut du temps pour comprendre ce qu’aimer veut dire ». Il aura fallu du temps à Mathieu Lindon pour parvenir à dire celui qu’il a aimé et perdu, Hervé Guibert, qui est certes ici l’écrivain et le compagnon des années romaines mais aussi et surtout Hervelino, ce surnom qui n’était qu’à eux, devenu le titre d’un livre bouleversant sur ce que l’amitié veut dire, ce qu’est un livre de deuil lorsqu’il célèbre la vie, l’intensité absolue d’une fin de vie. « Mais qu’écrire d’un mort aimé ? »

Constellations de Sinéad Gleeson, qui vient de paraître chez Quai Voltaire dans une traduction de Cécile Arnaud, est l’autobiographie d’un corps diffracté : il s’agit pour l’autrice irlandaise de raconter son histoire, depuis les blessures, marques et cicatrices sur et dans sa chair — soit d’une forme de réponse au programme d’Hélène Cixous, dans Le Rire de la Méduse, cité en première épigraphe du livre : « À censurer le corps, on censure du même coup le souffle, la parole. Écris-toi : il faut que ton corps se fasse entendre ».

Le Seuil du jour est un classique : Histoire de chambres de Michelle Perrot, paru en 2009 dans « La Librairie du XXIe siècle » de Maurice Olender. Tous les chemins y mènent, comme le souligne très justement l’ouverture du livre, « Musiques de chambre ». La chambre est l’espace du sommeil comme de l’amour, de la lecture comme « de la réclusion, voulue ou subie », ce qui prend un sens inédit à l’heure de nos confinement et quarantaines. Elle est un microcosme et un analogon, permettant d’entrer dans cette « histoire des espaces » que Michel Foucault, compagnon de route de Michelle Perrot, appelait de ses vœux.

Dans un Paris jaune éclatant, Étienne Dardel couvre manifestations et soulèvements, il documente l’urgence et les dérapages policiers. Sous cette identité fictionnelle, on reconnaîtra facilement David Dufresne, auteur d’un roman (c’est le terme revendiqué par l’auteur) furieusement politique, Dernière sommation, qui sort aujourd’hui en poche chez Points, un récit qui articule les événements brûlants d’un quinquennat qui ne cesse de déraper.

Il y a dans le rapport à l’archive une « façon passionnée de construire un récit, d’établir une relation au document et aux personnes qu’il révèle », écrivait Arlette Farge dans Le Goût de l’archive (1989). Ainsi de deux valises fermées, en couverture et 4e de couverture du livre d’Albert Dichy : le livre déploie les archives de Jean Genet comme si nous ouvrions nous-mêmes ces valises, à défaut de voir ces documents exposés à l’Abbaye d’Ardenne en ces mois où la culture semble interdite — au moins au sens de stupéfaite d’être ainsi dérobée au public dans tout ce qui fait d’elle un espace de rencontres, de dialogues, du vivant.

Sombre et magnétique : tels sont les mots qui viennent à l’esprit après avoir lu le premier roman d’Etienne Kern, Les Envolés qui vient de paraître chez Gallimard. Kern y brosse l’histoire de Franz Reichelt, tailleur autrichien venu vivre à Paris et qui meurt un jour de 1912 en se jetant de la tour Eiffel avec le costume-parachute de son invention. Dans une langue qui traque les fantômes, le romancier cherche à mettre en lumière tous les êtres impermanents au monde qui ont, plus largement, traversé son existence, autant d’envolés qui, tragiquement, ont franchi le pas. Diacritik ne pouvait manquer d’aller à la rencontre d’Etienne Kern le temps d’un grand entretien pour saluer l’évidente réussite de ce roman qui hante longtemps.

Le journaliste américain Ted Conover avait passé six semaines en immersion à Cargill Meat Solutions, un abattoir du Nebraska, en tant qu’inspecteur du service sanitaire. Geoffrey Le Guilcher s’est lui fait engager en tant qu’ouvrier intérimaire dans un abattoir industriel de Bretagne, rebaptisé Mercure, à l’été 2016. Il y a passé quarante jours en immersion totale, en est revenu avec un livre coup de poing : Steak Machine qui sort en poche chez Points.

Le Discours des autres rassemble des textes du critique d’art états-unien Craig Owens, théoricien du postmodernisme et des politiques de la représentation, en particulier féministes, gay et postcoloniales. Publié par les éditions Même pas l’hiver, l’élégant recueil rouvre un chapitre méconnu mais fondamental de l’histoire de l’art et de la critique d’art, en même temps qu’il fournit des jalons essentiels pour penser les politiques de l’art.

L’immense historienne Arlette Farge a voué ses recherches aux vies marginales, aux existences de criminels, ouvriers et anonymes dont les traces ont été tues. Les exhumer ressort de son Goût de l’archive, comme l’énonce le titre de son si bel essai publié en 1989 dans la « Librairie » de Maurice Olender : C’est une manière de « produire du manque là où régnaient les certitudes » et de saisir autrement l’Histoire, depuis des conduites ordinaires, ou, comme Arlette Farge l’écrit dans la très belle introduction de ses Vies oubliées, de plonger dans les profondeurs de l’individu pour faire jaillir « le mystère, la beauté et la folie de la vie ».