Je suis quelqu’un d’Aminata Aïdara offre ce que l’on attend souvent d’une œuvre : prendre un détour ludique et métaphorique pour déployer des motifs comme l’histoire familiale, le métissage, le racisme qui interpellent nos sociétés. Par la fiction, elle nous plonge conjointement dans le plaisir et la réflexion essaimant du savoir sans leçon, sur des sujets familiers.

« Il n’y a pas d’histoire qui ne soit vraie… » souligne l’épigraphe d’Écrire pour sauver une vie, citation de Chinua Achebe (Le monde s’effondre). Quelques pages plus loin, John Edgar Wideman commente la « sagesse » de cette phrase, un proverbe igbo, et son ironie tragique : le personnage principal de son propre livre n’a pu la lire, le roman d’Achebe ne fut publié qu’en 1958, treize ans après la mort de Louis Till. Elle est comme sa parole absente soudain revenue en lumière, le retour d’une voix, dans et par la littérature. Mais elle est aussi et surtout exergue métadiscursive : l’histoire est vraie, elle est de celles qui illustrent « un monde où toutes les vérités se valent jusqu’à ce que le pouvoir en choisisse une pour servir ses exigences », un monde dans lequel la littérature est un contre-pouvoir et permet le rétablissement des faits, elle est refus des histoires assignées comme le sont certains êtres.

Il ne s’agit d’un roman d’amour que par accident. Le thème majeur d’Un homme pareil aux autres n’est en effet pas l’amour – accidentel, anecdotique – entre un homme noir, Jean Veneuse, et une femme blanche, Andrée Marielle, mais bien plutôt le racisme systémique qui sévit en France et plus largement au sein du système impérial. L’amour « interracial » n’en est que le terrain d’application qui sert à comprendre les « souffrances morales » d’une « intelligence trop sensible ».

« L’Algérienne, à chaque entrée dans la ville européenne, doit remporter une victoire sur elle-même, sur ses craintes infantiles. Elle doit reprendre l’image de l’occupant fichée quelque par dans son esprit et dans son corps, pour la remodeler, amorcer le travail capital d’érosion de cette image, la rendre inessentielle, lui enlever de sa vergogne, la désacraliser » Frantz Fanon, « L’Algérie se dévoile »

« Ô joli chardonneret aux ailes jaunes
Aux joues rouges aux yeux noirs » Mohamed El Badji

Dans sa préface au récit de Seham Boutata, La mélancolie du maknine, la chanteuse Souad Massi retrace l’histoire de cet oiseau en lien étroit avec l’histoire de l’Algérie et souligne que Seham Boutata introduit « la saga millénaire de cet oiseau du ciel ». Elle « nous fait vivre l’envol de tout un peuple, amoureux des oiseaux, qui a décidé de fracasser pour de bon toutes les cages qui enserraient sa liberté, et qui crie aujourd’hui haut et fort, avec le Hirak, la liberté d’être enfin libre ».

« Une certitude : soutenir une trace d’histoire pour un devenir… à venir »
Alice Cherki

Nous sommes nombreux à vouloir remonter le temps…. Nous sommes moins nombreux à passer à l’acte d’écrire, de s’écrire. La mise en mots d’une mémoire personnelle peut prendre différentes formes et s’apprécier à l’aune du littéraire et à l’aune de l’Histoire et des sociétés, par la pierre qu’elle apporte à la connaissance de notre humanité. Comme l’écrit Alice Cherki, dans  Mémoire anachronique. Lettre à moi-même et à quelques autres, « le tissage des textes, toutes générations et toutes écritures confondues, réussit à transmettre, à la source même de l’hétérogène, une histoire vive que souvent les historiens affadissent. J’insiste, je dis bien « histoire » et pas seulement mémoire. Car le témoignage distancié est comme l’archive, à mettre au compte de la construction de l’Histoire ».

En donnant une suite au film qui eut un beau succès mérité en 2017, Il a aussi tes yeux, Lucien Jean-Baptiste a proposé, au mois de février 2020, sur la 2 à une heure de grande écoute, une série en six épisodes, sous le même titre : le bébé blanc adopté, Benjamin, a grandi et quatorze ans ont passé.

Mécanique de la chute de Seth Greenland paraît en poche aujourd’hui, cinquième roman d’un auteur fidèlement publié chez Liana Levi dans des traductions de Jean Esch. L’histoire commence alors qu’Obama achève son premier mandat et, dans des pages magistrales, Seth Greenland prend le pouls d’une Amérique contemporaine en fragile équilibre sur ses conflits interne, il bâtit sa fresque narrative à mesure que s’écroule l’empire financier bâti par Harold Jay Gladstone, en une comédie humaine et sociale qui tient tout autant de Balzac que du Tom Wolfe du Bûcher des vanités.