« Alors que les ouvrages d’Alain Robbe-Grillet m’ont inspiré d’emblée un ennui profond, radical, j’ai consacré des heures, peut-être des journées d’efforts à essayer de les lire. »
Michel Houellebecq, Interventions (2020)

Dans « La sphère de Pascal » (Autres inquisitions, 1952), Jorge Luis Borges écrit ceci : « Peut-être l’histoire universelle n’est-elle que l’histoire de quelques métaphores ». Pour paraphraser l’auteur argentin, il se peut aussi que l’histoire littéraire de Michel Houellebecq ne soit que l’histoire de quelques métaphores. Ou d’une seule métaphore qui les résume toutes. On verra bien.

Depuis jeudi midi, la France est jetée dans un rare émoi. L’attribution à la mi-journée du prix Nobel de littérature à Annie Ernaux a fait l’effet d’une véritable tempête. Si, à l’instar de l’académie suédoise, le monde entier salue chez la romancière française son sens aigu de l’observation sociale ainsi que la mémoire interpersonnelle que son écriture, à l’unisson d’une société qu’elle traverse, sait porter, l’accueil en France se montre nettement plus mitigé. Agité, il se révèle profondément divisé, clivé, fêlé. Comme si, plus largement, l’annonce de la distinction d’Annie Ernaux rejouait toutes les fractures littéraires, nationales et politiques qui, depuis bientôt quelques courtes années, agitent le débat public et dont, à son corps défendant, Annie Ernaux serait, depuis la littérature même, l’incarnation la plus accomplie : à la fois le symbole patent et le symptôme latent.

C’est peu de dire qu’en rassemblant trente ans d’interventions dans le débat public, Jacques Rancière offre avec Les Trente inglorieuses une somme de réflexions absolument indispensables pour comprendre les enjeux politiques dans lesquels nous vivons. Selon le philosophe, depuis une trentaine d’années s’est en effet mise en place une logique politique dans laquelle, loin d’être un outil d’apaisement, le consensus, dont les uns et les autres se réclament, forme une manière de violence étatique sans répit. Faire taire la lutte des classes, reconduire des logiques de domination, clamer une passion de l’inégalité et une haine viscérale de la démocratie, et développer pour une partie de la Gauche qui s’affirme laïque et républicaine un racisme d’en haut : telles sont les questions politiques fondamentales que Rancière analyse au cœur de notre époque. Autant de raisons pour Diacritik de partir à la rencontre du philosophe le temps d’un grand entretien où il est question de la présidentielle, de l’état d’exception et aussi, un peu, de Houellebecq.

Sans doute Flaubert n’imaginait-il pas en écrivant Madame Bovary qu’un jour Homais, l’apothicaire bavard d’Yonville, sauterait le pas et que, près d’un siècle et demi plus tard, de simple personnage et parlure folle ressassant toutes les idées reçues de son époque, il deviendrait à son tour un jour romancier. Sans doute Flaubert n’aurait-il pas ainsi osé imaginer que, prenant la plume, Homais romancier serait ainsi, à l’horizon des années 10, spectaculairement admiré de tous et qu’il aurait, pour l’occasion, pris une nouvelle identité : Michel Houellebecq.

Et si le théâtre était un art mort ? Un art dépassé, écrasé par son brillant passé et que, désormais, il gisait inerte dans notre présent, incapable de le comprendre et de s’en saisir ? C’est, à n’en pas douter, la question violente, essentiellement conflictuelle que Julien Gosselin pose avec une rare force dans son nouveau spectacle Le Passé qui se joue actuellement à L’Odéon jusqu’au 19 décembre.

Alors qu’il vient de se voir décerner la Légion d’honneur (au grade de chevalier) en même temps que l’ont reçue les footballeurs de l’équipe de France, alors que son dernier roman porte un titre d’œuvre symboliste du temps de Huysmans, alors qu’il a pris épouse (chinoise) et qu’il soigne sa mise, alors que son Sérotonine déferle sur la France et bientôt sur le monde en occultant la visibilité de bien d’autres romans, alors que sa drôle de tronche (j’emploie un mot à lui) s’étale sur les couvertures des magazines et sur les écrans de télé, qui est vraiment Michel Houellebecq et où le situer au palmarès de la littérature contemporaine ?

Pour reprendre une phrase de Pierre Michon que cite Johan Faerber, le Grand écrivain c’est « l’épuisant cinéma du génie », une manifestation et mise en scène de l’auteur par lui-même. La pose pourrait être seulement « ubuesque et mégalo » (Michon toujours), en cela divertissante, si elle ne prenait pas, trop souvent, des accents nationalistes. C’est cette fabrique que décrypte Johan Faerber, celle d’un Grand écrivain que le public, les médias comme la politique — voire l’enseignement et l’édition — appellent de leurs vœux, dans un essai décapant qui paraît aujourd’hui et que nous présente son auteur dans un grand entretien.

Si vous aimez Instagram et les magazines people, Monument national de Julia Deck est fait pour vous. À Anéantir de Michel Houellebecq (dont un des attraits serait d’offrir une version romanesque de Bruno Le Maire), préférez Monument national de Julia Deck qui vous donne le couple présidentiel Macron plutôt qu’un simple ministre. « Dernière demeure d’une gloire nationale, figure du patrimoine français », le coquet château qui sert de cadre au roman (sorte de Downton Abbey en vallée de Chevreuse) est au coeur d’un récit à la structure aussi implacable qu’une partie de Cluedo, un roman à tiroirs aussi profonds que ceux des commodes Louis XVI qui le meublent.

Étrangement je n’ai jamais, de toute ma vie d’électrice, ressenti une telle urgence politique et à la fois jamais je n’ai nourri moins d’espoir en des élections présidentielles. J’ai toujours eu une certaine réserve quant à une forme de « mirage présidentiel », de foi en une personnalité forte qui sauverait la situation, préférant bien sûr me concentrer sur les programmes et les équipes permettant de les mettre en œuvre. De ce point de vue, la cinquième République qui centre le pouvoir autour de la fonction présidentielle me semble dépassée.

Imaginez que vous êtes dans votre salon. La sonnette retentit. Vous ouvrez la porte. Un homme entre, s’installe en face de vous, vous raconte sa vie. Il vous raconte qu’il a eu des relations sexuelles avec des « petits culs » dont « un petit cul de black » qui s’appelle « Tam » (p. 182). Ensuite, il vous raconte qu’il a rencontré aussi dans sa vie quelques « grosses salopes » (pp. 23, 33, 250, 259).

Une station-service est un non-lieu, au sens que Marc Augé donne à ce terme, un espace propice à une anthropologie de la surmodernité. Devenue roman, ce non-lieu — puisque l’article singularise la station-service tout autant qu’il en fait la représentante de toutes les autres, le lieu de tout lieu — se mue en temps, en feuilleté de micro-récits, de Chroniques d’une station-service. Un drôle de livre, signé Alexandre Labruffe.

Côme Martin-Karl a publié des nouvelles dans La Nouvelle Revue Française, des romans, les premiers parus chez Jean-Claude Lattès : Les Occupations (2013) raconte l’histoire d’un gratte-papiers qui s’improvise censeur des pièces de théâtre de Jean-Paul Sartre sous l’Occupation ; Styles (2017), celle d’un étudiant qui consacre son mémoire de sociologie au chanteur Harry Styles. Avec La Réaction, paru chez Gallimard en février dernier, il signe une brillante satire du milieu réactionnaire en peignant ses lieux de sociabilité entre messes intégristes et réunions « contre la Grande Déliquescence ».

Il y a d’abord le titre comme une enseigne, une monstrueuse enseigne aux promesses démoniaques, et puis il y a ensuite la masse du volume, qu’on le lise en Bourgois, Folio, ou dans la récente édition de l’Olivier : le mastodonte qu’est 2666 pourrait légitimement faire peur, par sa taille, par son projet, mais aussi par son statut de grand livre contemporain. Qu’on se rassure pourtant, sans hésiter davantage à entreprendre sa lecture, car l’une des qualités, première et magistrale, de 2666 par rapport à d’autres monstres du même acabit (qu’on pense à Outremonde, au Tunnel, à l’Arc-en-ciel de la gravité) est sa très grande lisibilité. Parler de chef d’œuvre, on le sait, est une vieille antienne, vieille rengaine que l’on met aussitôt à distance en dévoyant une époque qui célèbre à tout va des chefs d’œuvres qui n’en sont pas. Pourtant 2666 pourrait légitimement prétendre à ce titre, car il a une qualité supplémentaire qui le rend peut-être encore plus universel que ses autres comparses monstrueux : c’est un livre qu’on peut lire.

Il faut décidément oublier Houellebecq et se précipiter sur Partout le feu, formidable premier roman de la jeune Hélène Laurain qui paraît ces jours-ci chez Verdier. On est à rebours même de Houellebecq tant Partout le feu est l’antidote idéal au bavardage réactionnaire et la sclérose littéraire. Flamboyant récit au bord de l’apocalypse écologique, Partout le feu brosse le portrait de Laetitia, militante contre les déchets nucléaires au sein d’un groupe d’activistes décidés à mettre fin à la destruction capitaliste de l’écosystème. C’est le portrait d’une « génération Tchernobyl » qui se donne ici avec grâce et violence dans un contre-récit inouï. Autant de raisons pour Diacritik de partir à la rencontre de la romancière le temps d’un grand entretien.