Jacques Derrida (1950)
Jacques Derrida (1950)

On découvre le mot déconstruction dans le dictionnaire bien avant son usage par Derrida, fort heureusement. Et il est incontestable qu’on en trouve mention chez Husserl autant que chez Heidegger. Mais que le mot existe, qu’il faille se mesurer à la définition qu’on pourra en rencontrer même dans le Littré, cela n’a rien d’extraordinaire en soi, cela ne fait pas un scoop.

Au cœur de ses chroniques quotidiennes et benjaminiennes sur la télévision rassemblées, à la fin des années 1980, dans Le Salaire du Zappeur, Serge Daney abandonne le cinéma à sa présumée mort pour privilégier la quête herméneutique sans répit d’une nature profonde de l’image télévisuelle, toujours diffuse, à travers ses différents programmes. C’est inévitablement que le critique en vient à examiner avec attention la retransmission de la messe du dimanche matin qui, selon lui, ouvre à une interrogation fondatrice sur l’image et son lien à la foi intangible : « Peut-on ne communiquer (voire communier) avec quelque chose que par le regard ? » Nul doute qu’une telle question qui fait du visible télévisuel l’espace renouvelé sinon inédit du sacré trouve une réponse plus que positive de Jacques Derrida dans Surtout, pas de journalistes !, stimulante conférence prophétique de justesse sur l’époque, récemment publiée aux éditions Galilée.

L’histoire du concept de déconstruction – en philosophie et au-delà de la philosophie – est longue et complexe. Mais c’est ici au sens spécifique donné à ce mot par le philosophe français Jacques Derrida que je veux exclusivement référer afin de réhabiliter l’ampleur et la subtilité de ce geste aujourd’hui souvent décrié, essentiellement d’ailleurs par ceux qui ne le connaissent pas. L’amour, qui traverse cette démarche de part en part, semble-t-il, inquiète. Et parce que Derrida a toujours pensé et écrit dans une chronologie décalée, c’est maintenant plus que jamais, alors que notre temps radicalisé est comme allergique à toute forme de subtilité et de nuance, qu’il faut le lire et l’affronter.

Les éditions Galilée viennent de publier le second volume du séminaire que Jacques Derrida consacra à la peine de mort. Le philosophe Patrick Llored, auteur d’un livre original et novateur sur Derrida, souligne dans cet entretien ce qui, à partir de ce séminaire, lui semble ouvrir des pistes de réflexion et de compréhension nouvelles.

Jacques DERRIDA. Photo : Daniel Mordzinski
Jacques DERRIDA.
Photo : Daniel Mordzinski

Derrida analyse le fait que l’écriture est un des refoulés de la philosophie, l’extérieur auquel la tendance métaphysique qui traverse l’histoire de la philosophie n’a cessé de s’opposer, mais contre lequel, en même temps, elle se construit (« l’histoire de la vérité, de la vérité de la vérité, a toujours été (…), l’abaissement de l’écriture et son refoulement hors de la parole ‘pleine’ »). Il y aurait une ambivalence fondamentale de la philosophie, une ambivalence dont la philosophie serait indissociablement la négation.

Babel a livré une de ses plus belles réalisations avec Des voix de Manuel Candré. Pas la Babel labyrinthique de Borges, non, mais bien une Babel coextensive à toutes les époques, à toutes les langues fissurées laissant s’échapper « des voix » et se glissant de bibliothèque en bibliothèque, ces vastes tours qui sont autant de « Babel sombre[s] » comme le disait Baudelaire. Pourtant Babel a ici disparu et c’est « Pragol » (Prgl) qui occupe le récit comme le spectre d’une Prague mêlée à la distorsion propre aux voix qui hantent le récit fabuleux de Jacob.

Hélène Cixous
Hélène Cixous

Dès les premières pages, il y a du Melville, il y a du Kafka. Il y a du Shakespeare, il y a du Derrida. Il y a du Nietzsche, un peu, il y a du Rilke, à peine. Je pense qu’il y a aussi quelque chose de Genet, mais un soupçon, sur le mode de la présabsence spectrale.

Et ça se babelise de l’intérieur. Ça s’hybride dans les idiomes. Ça se chimère dans les multiples de la langue.

Walter Benjamin, figure du numéro 40 de Sigila

Fondée autour de la question du secret, la très belle revue Sigila a pu, comme une antiphrase à sa propre préoccupation, se diffuser avec force et offrir en ce mois de décembre son déjà quarantième numéro. Cherchant à tisser les rapports entre la France et un monde lusophone multiple, chaque numéro de Sigila questionne les épaisseurs d’ombre d’une culture sans cesse en mouvement. Ce quarantième numéro ne fait pas exception à la règle qui se place sous le signe de Walter Benjamin et ses fameux passages entre Orient et Occident qui résonnent particulièrement pour le Portugal et ses colonies.
L’occasion était toute trouvée pour Diacritik de rencontrer la revue à l’occasion d’un entretien qui revient sur l’histoire même de Sigila.

Le silence du monde

Pendant neuf semaines, du 15 janvier au 11 mars 2016, Jean-Philippe Cazier a déployé le silence du monde et la manière dont littérature, poésie, philosophie, arts l’affrontent ou le disent. En neuf articles qui sont autant de textes littéraires, il a évoqué Derrida, Rimbaud, Dupin, Deleuze, Michaux, Mallarmé, tant d’autres : une série à retrouver dans son ensemble ici.

Agenda diacritique du 21 au 26 mars, avec des articles, des inédits littéraires, des photographies, de longs entretiens avec les acteurs de la scène contemporaine et pour plonger dans le name dropping : Barthes, Lodge, Bilal, Derrida, Marc-Antoine Serra, Franz Fanon, Renaud Monfourny, Michel-Edouard Leclerc, Henry James, Juliette Mézenc, Mario Vargas Llosa, Frank Smith, Fred le Chevalier, et un énorme etc.